Tropiques pas tristes

Publié le par Laurageai

On dit que le bon sauvage est un mythe, mais voilà qu'un  matin, j’ai regardé une émission sur des Indiens d’Amazonie  étudiés  par Lévi-Strauss, et je ne sais pas si le sauvage est vraiment bon, mais en tous cas, il est meilleur que nous. Chez ces Indiens, les couples sont unis, les enfants tendrement aimés, les rapports entre les gens naturels et confiants, et personne ne maltraite les bêtes. Pas de prostitution, pas d'exploitation, ces gens-là ne tuent que pour se nourrir et se défendre. On voyait les petits nager et jouer dans la rivière avec un tapir, et lui faire des caresses qu’il semblait beaucoup apprécier, car il prenait, à leur grande joie, un air ravi, touchant et comique. Une paisible jeune femme portait un petit singe sur sa tête, comme une étrange coiffure. Les enfants ne connaissent pas de contraintes, mais sont intégrés peu à peu dans les activités de la tribu. Des questions me venaient à l’esprit : pourquoi sommes-nous devenus d’une si invraisemblable méchanceté ? Pourquoi certains enfants, dans nos civilisations, prennent-ils plaisir à supplicier des chatons ou des chiots, ce qui ne viendrait visiblement pas à l’idée de ces petits sauvages ? Pourquoi notre vie familiale est-elle généralement un enfer ? Notre vie professionnelle un esclavage, une suite d'humiliations et de corvées ? Notre vie tout court un sinistre gaspillage de temps, cette course haletante dans le gris labyrinthe d'un quotidien aussi plat que désespérant ? Que faisons-nous subir aux gosses, quand nous les obligeons à passer des heures à l’école ? Je pensais aux exigences de plus en plus absurdes et implacables de l’institution et de la société à leur égard. A ces gamins de six ans qu’on me collait en soutien, et qui, plutôt que d’être « soutenus », auraient eu besoin d’être un peu décontractés, de ne plus être soumis à des crétins d’adultes attachés à leur infliger sans faiblir les mutilations qu’ils avaient subies eux-mêmes et qui les avaient rendus si lamentables. A ces « pédagogues » qui ne les font jamais marner assez et considèrent que chaque minute de leur temps doit être efficacement gérée et organisée par leur enseignant, de plus en plus ligoté et fliqué de toutes parts, sommé lui-même de justifier toutes ses « démarches » de manière irréprochablement scientifique. Et tout cela pourquoi ? Pour fabriquer de bons petits mécanismes, aptes à fonctionner sans la moindre défaillance dans leur grande Machine ? Leur grande Machine à produire des zombies et à déverser du pognon dans les poches sans fond d’une oligarchie internationale sans conscience ? Je pensais à ce que j’ai ressenti moi-même toute ma vie, cette tristesse de la bête en cage qui ne comprend pas contre quoi elle bute, ni pourquoi le ciel, l’eau et la terre ont disparu de son existence. De l’air, de l’air… Les cahiers au feu, la maîtresse au milieu. Tout cela n’a rien à voir avec la vie, c’est peut être cela qui nous rend enragés, qui nous rend fous furieux. Notre existence n’a plus aucun sens, ni aucune saveur, ni aucune perspective, ni aucune grandeur ni surtout aucune poésie. La poésie, dès l’école, se limite au « printemps des poètes », une semaine par année scolaire, où l’on est censé faire rimailler les gosses et leur faire réciter des vers de mirliton « adaptés à leur âge ». Il faut être conseiller pédagogique ou inspecteur d’académie ou bien encore ministre, pour penser que la poésie se pratique de cette manière. Les poètes et les enfants savent bien, eux, que dans la dimension normale qui est la leur, elle imprègne chacun de leurs moments et toutes leurs activités, elle est la respiration du monde, sa sève et son sang, son rythme secret dont tout découle. Il me semble que lorsqu'on respire du même souffle que le monde réel, le monde dans sa totalité originelle, on ne peut plus se conduire comme  une brute. Mais l'on ne peut plus davantage fonctionner comme un rouage dans une montre suisse. Qui le peut vraiment, d'ailleurs? Pourquoi les cigarettes, l'alcool et les anxyolitiques dont veulent priver les gens ceux qui les réduisent et se réduisent à en faire usage? J'ai travaillé bourrée de médicaments pendant vingt ans et j'avais du mal à trouver le chemin du ciel. La Bible a été écrite par des bergers qui passaient beaucoup de temps à regarder les étoiles et les nuages. Laissez les cancres regarder par la fenêtre. Ils y trouveront le lait de leur âme, dont tout le reste les prive: là, dans ce quadrilatère d'azur qu'on ne peut mesurer avec une règle, dans ce gouffre où passent les oiseaux et les astres, où le temps s'arrête.

Publié dans le meilleur des mondes

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