Avoir des ailes

Aux abords de Paris vivait un petit garçon qui s’y était toujours senti étranger bien qu’il n’eût jamais connu d’autre endroit. Il était toujours pâle, il avait des allergies et des angines, il s’ennuyait et dépérissait et ses parents s’en apercevaient à peine: quand ils ne travaillaient pas, ils étaient bien trop occupés à se disputer.

Le petit garçon avait un rêve: il aurait voulu avoir des ailes, pour s’élancer vers le ciel, vers ces énormes gouffres bleus qu’il voyait s’ouvrir entre les crevasses des nuages. Il regardait les oiseaux qui planaient et s’y perdaient, argentés et minuscules. Et son coeur qui s’élançait à leur suite retombait d’autant plus lourdement dans sa poitrine, comme une pierre.

Lorsqu’il était seul, il fermait les yeux et étendait les bras et il faisait semblant de voler, dans la cour de l’école, dans le jardin public, le long des rues. De la sorte, un jour, il faillit se faire écraser par une grosse voiture noire. Le chauffeur se porta au secours de l’enfant qu’il avait heurté. Le petit garçon n’avait pas de mal: seulement des bleus et un genou couronné. A l’intérieur de la voiture se tenait une petite vieille dame aux cheveux tout blancs. Elle portait un manteau de velours lilas et plusieurs rangs de perles autour du cou: « Dis-moi, mon garçon, demanda-t-elle, comment t’appelles-tu?

- Je m’appelle Pierre, madame.

- Petit Pierre, pourquoi marches-tu les yeux fermés dans la rue, c’est terriblement dangereux...

- C’est que, madame, lorsque je ferme les yeux et que j’étends les bras, je me prends pour un oiseau et je rêve que je m’envole dans le ciel.

- Voilà un très beau rêve, petit Pierre. Et maintenant me croiras-tu, si je te dis que je suis une fée? »

Pierre avait toujours pensé que les fées étaient jeunes et jolies. La dame n’était plus jeune mais on ne pouvait dire qu’elle ne fût pas jolie, avec ses cheveux comme un nuage blanc autour de sa figure ridée mais claire et rose, aux yeux violets étincelants. « Oui, répondit-il, je vous crois.

- Eh bien alors rentre chez toi et attends que tes ailes poussent. Quand elles auront poussé, tu jetteras une de tes plumes au vent, si tu as besoin de moi, et j’accourrai. »

Pierre rentra chez lui raconter son aventure à ses parents qui se moquèrent de lui: « Cette vieille s’est payée ta tête et s’en tire à bon compte. »

Et de fait, petit Pierre n’avait pas les ailes promises.

Cependant, au bout de quelques jours, il s’aperçut qu’il était gêné pour dormir sur le dos et que ses omoplates pointaient bizarrement. Il le fit remarquer à sa mère qui haussa les épaules: « C’est une idée que tu te fais. »

Au bout d’une semaine encore il devint évident que quelque chose se produisait: les chandails de Pierre étaient déformés par deux étranges protubérances. A l’école, on le regardait drôlement. « Ce sont mes ailes qui poussent, » expliquait-il joyeusement mais personne ne semblait le croire et finalement, sa mère l’emmena chez le docteur.

Celui-ci l’examina attentivement, prit des radios et, d’un air grave, demanda si, dans la famille, des cas semblables s’étaient déjà produits: « Oh non docteur, protesta la mère du malade d’un ton offensé, c’est la première fois que nous voyons cela, qu’allons-nous faire? »

Le docteur répondit qu’il fallait amputer Pierre de ses ailes si l’on voulait qu’il redevînt un petit garçon normal, et il se mit à écrire une lettre pour le chirurgien de l’hôpital. Pierre éclata en sanglots: « Je ne veux pas qu’on me coupe les ailes! » s’écria-t-il. Mais sa mère le regarda sévèrement: «Qu’est ce que c’est que ces histoires? Les ailes ne sont pas faites pour les enfants! Tu te vois aller à l’école avec ta paire d’ailes? Déjà tout le monde te regarde et l’institutrice m’a fait honte de ne pas m’être occupée de cela plus tôt! »

Pierre ne répondit rien: il voyait tout à coup très clairement qu’il ne pouvait attendre d’aide de personne, sauf de la vieille fée qui lui avait fait ce cadeau encombrant. De retour chez lui, il s’en alla dans sa chambre, se mit tout nu pour regarder, dans la glace de l’armoire, ses ailes naissantes. Elles étaient blanches et lui allaient très bien. Il arracha une petite plume et ouvrit la fenêtre. Le vent soufflait fort entre les immeubles, il l’enleva vite, haut et loin.

 

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Le lendemain, en sortant de chez lui pour aller à l’école, Pierre aperçut la longue voiture noire de la vieille dame. Il faisait encore nuit, mais l’habitacle était éclairé et Pierre pouvait distinguer, dans un flacon de verre accroché entre deux fenêtres, un bouquet de toutes petites roses. La fée lui fit signe d’une main scintillante de bagues. Il s’approcha et le chauffeur lui ouvrit la porte. « Alors, dit la vieille dame, les ennuis commencent déjà?

- Ils veulent me couper les ailes! S’écria Pierre, essoufflé par l’angoisse.

- Allons faire un tour,  proposa la vieille dame.

- Et l’école? Protesta Pierre.

La vieille dame haussa les épaules: « Que peut-on bien apprendre de gens qui ne songent qu’à vous couper les ailes? »

Effectivement, pensa Pierre et il se laissa aller sur le dossier de la banquette moelleuse.

La voiture traversa la banlieue et s’en alla vers la campagne. Les maisons se raréfiaient et Pierre voyait apparaître de grands champs ridés et bruns, des bois roux et dorés, d’énormes nuages dont les ombres bleues couraient à fleur de terre. Il en avait des démangeaisons dans les ailes.

La voiture s’arrêta dans la cour d’un petit château en ruines et la vieille dame en sortit, aidée par son chauffeur. Son manteau de velours glissa et Pierre vit avec stupéfaction, sur sa longue robe de dentelles mauves, s’allonger deux grandes ailes grises: « Tiens, vous en avez aussi? s’exclama-t-il.

- Naturellement. Et pourtant, on me les a coupées plusieurs fois. Cela fait très mal mais Dieu merci, en principe, elles repoussent toujours. »

La vieille dame occupait la seule tour intacte du château en ruines. Le chauffeur leur servit le thé et des petits gâteaux puis il alla se coucher sur un gros coussin en ronronnant. La vieille fée hocha la tête, comme pour l’excuser, et le toucha du bout de sa canne: il se transforma aussitôt en un vieux chat tigré aux moustaches blanches. Pierre applaudit et prit le chauffeur sur ses genoux. Le piano jouait tout seul un air mélancolique et des dizaines de bougies tremblotaient sur un lustre de cristal. La fée avait beaucoup de livres; Pierre n’en avait jamais vu autant et surtout, n’en avait jamais vu de tels: quand on regardait les dessins qui les ornaient, on voyait bouger les arbres, tomber la pluie, se mouvoir les personnages, comme s’ils étaient vrais, et l’on pouvait même converser avec eux. « Tu vois, Pierre, expliqua la vieille dame, être une fée et avoir des ailes, c’est bien mais l’on est souvent tout seul. Alors on lit de plus en plus et l’on devient de plus en plus seul et de plus en plus fée.

- Je ne veux pas être seul, décréta Pierre.

- Eh bien, il te faut donc trouver l’âme sœur.

- Qui est-ce?

- La princesse dont tu seras le roi.

- Où la trouverai-je?

- Cela, je ne le sais pas, sinon, je serais princesse ou reine et non pas fée. Mais ce que je sais, c’est qu’elle aura des ailes, comme toi. »

La vieille dame se leva et monta par un escalier en colimaçon tout en haut de la tour. Pierre la suivit. Le vent soufflait et les gros nuages bleuâtres glissaient dans le ciel, comme d’énormes et molles fleurs au fil d’un fleuve sans limites. Le soleil éclairait les bosquets de feux jaunes et brefs. Pierre monta sur le créneau. Il avait le vertige, mais ses ailes s’ouvraient d’elles-mêmes et froissaient le vent qui lui sifflait aux oreilles. Il s’élevait en tournoyant et la vieille dame étincelait au-dessous de lui, de toutes ses perles et de toutes ses bagues.

 

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Pierre monta si haut que toute la ville lui apparut, comme un amas de pierres bleues pailletées de vitres et grouillantes de lumières. Il fila le long de l’autoroute, regardant courir son ombre sur les voitures et les camions. Puis il survola son jardin public, rasant de l’aile les canards du lac et les enfants qui faisaient des pâtés de sable: « Je vole, je vole! » criait-il aux mères épouvantées qui s’enfuyaient en poussant leurs landaus et tirant leur marmaille.

Il vit au dessous de lui le toit de son école et ses camarades qui jouaient dans la cour fermée par des grilles. Comment avait-il pu jouer lui-même dans un espace aussi petit et aussi triste, avec ces trois malheureux arbres cernés par le goudron, ces maîtres et ces maîtresses qui déambulaient l’air ennuyé, ces gamins surexcités qui hurlaient? Une vraie prison, une vraie maison de fous!

« Je vole, je vole! » s’écria-t-il, en regardant tournoyer son ombre sur la foule des écoliers. Une grande clameur lui répondit: « Ouh, ouh, ah, ah! » Il ne pouvait dire si on l’appelait, si on riait ou si on le huait, mais toute l’école ressemblait à une fourmilière éventrée, les maîtres et les maîtresses agitaient les bras dans tous les sens, entraient, sortaient, surgissaient aux fenêtres, déboulaient sur le toit en lui faisant des signes. Plus personne ne pourrait dire qu’il avait menti, qu’il n’avait pas d’ailes, que la vieille fée n’existait pas et Pierre, jubilant, s’apprêtait à atterrir quand il ressentit une brusque douleur au front et vit, perché sur un arbre de la cour, Grégory du café d’en face qui le visait avec sa fronde: il lui tirait dessus, comme il tirait sur les moineaux, et les autres riaient et lui fournissaient les cailloux.

Pierre, d’un coup d’ailes, se mit hors d’atteinte sur le toit de la tour voisine pour reprendre haleine. Il entendait à présent les sirènes de la police et des pompiers et voyait clignoter leurs gyrophares. Pourquoi la police, pourquoi les pompiers? Parce qu’il avait des ailes? Parce qu’il avait séché l’école?

« Pierre, descend, nous t’attendons tous! » Hurla dans un amplificateur la voix du directeur de l’école.

Qu’ils l’attendissent, Pierre s’en était bien aperçu. Mais il n’avait nulle envie de descendre.

Un policier s’avança et hurla à son tour: « Allons, Pierre, ne fais pas l’idiot, pense à ta mère! »

Et presque aussitôt parut sa mère elle-même qui, d’une voix brisée par les sanglots, supplia: « Pierre, mon petit, reviens, nous nous occuperons de toi, nous t’arrangerons cela, mon chéri! Reviens... »

Pierre se pencha pour lui répondre: « Maman, comment peux-tu vouloir me faire une chose pareille? » Mais comme il n’avait pas de porte-voix, personne ne l’entendit. Une fléchette siffla à son oreille: on cherchait à l’endormir pour le capturer, comme les éléphants dans la savane ou les lions échappés du cirque. Et toute la tour, sous ses pieds, résonnait de pas et de cris. Les oiseaux du quartier, se rassemblant en un vibrant et pépiant nuage, descendirent à sa rencontre et l’étourdirent de leurs cris d’alarme et de leurs petits coups d’ailes froufroutants et effarés: « Envole-toi! Envole-toi! »

Pierre s’envola. « Reste avec nous! Ne tirez pas! » Hurla sa mère, en agitant les bras, tantôt vers lui, tantôt vers les policiers. Pierre s’éleva le plus haut qu’il put, si haut qu’il faillit heurter un avion qui le dépassa en rugissant. Puis il se laissa doucement redescendre du côté de sa maison. Il faisait nuit et, dans la lumière du salon, il vit son père et sa mère qui pleuraient dans les bras l’un de l’autre, comme s’ils ne s’étaient jamais disputés de leur vie: tout de même, ils l’aimaient, ils étaient tristes de l’avoir perdu, et il avait bien pitié d’eux. A petits coups d’ailes, il alla se poser sur le balcon. Une chouette apparut alors, au dessus du tilleul voisin, et se mit à décrire de grands cercles autour de lui: « N’entre pas, hululait-elle, n’entre pas! »

Mais Pierre ne put y tenir, ses parents étaient trop malheureux. Il frappa à la vitre de la porte-fenêtre et vit avec émotion leurs visages qui s’éclairaient de joie. Ils lui ouvrirent et il tomba dans leurs bras puis leur raconta avec animation sa journée à la campagne et son survol de la ville. Ils passèrent tous trois à table, et Pierre, s’étant lavé, alla se coucher en se lissant les plumes. Puis il s’endormit et rêva que le médecin de famille venait lui faire une piqûre. « Pourquoi? songea-t-il. Je ne suis pas malade... » Pourtant, on le transportait en ambulance, il en était presque sûr, la pluie battait sur les vitres et la lumière des phares et des lampadaires se fragmentait dans ses larges gouttes qui explosaient dans tous les sens.

 

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Il se réveilla à l’hôpital et comprit tout de suite ce qui lui était arrivé. Ses parents l’entouraient, avec des regards humides et des sourires contraints. Sur sa table de nuit s’empilaient ses livres préférés et sur son lit une montagne de cadeaux. « Alors, ça va mieux? Lui demanda son père d’un ton enjoué.

- Mon chéri, te voilà enfin redevenu toi-même! » renchérit sa mère.

Pierre n’allait pas bien du tout mais il n’avait même pas envie d’en parler. Ils l’avaient eu, ils lui avaient coupé les ailes, ils avaient coupé les ailes de leur petit garçon. Il n’avait plus rien à leur dire. « Cela repousse presque toujours », avait prévenu la vieille fée. Il ne lui restait plus qu’à attendre. Mais c’était vrai aussi que cela faisait très mal, et pas seulement à l’emplacement des ailes absentes.

Pierre retourna chez lui, puis à l’école. Plus rien ne l’intéressait et il tombait encore plus souvent malade qu’auparavant: tantôt des angines, tantôt des allergies et des crises d’asthme. Ses parents, comme par le passé, lorsqu’ils ne travaillaient pas, se disputaient constamment ou regardaient la télévision. Ses ailes ne repoussaient pas et il désespérait de les retrouver.

Un jour qu’il rangeait ses livres, il s’en échappa une petite plume blanche et duveteuse. Pierre la recueillit avec précaution et se mit à pleurer: c’était là, pensait-il, tout ce qu’il restait de ses ailes merveilleuses. Il ouvrit la fenêtre. Dehors, le vent soufflait, le ciel bleu foncé affichait un gros croissant orange et une étoile d’or. La petite plume s’envola et se perdit en tournoyant au-dessus des toits.

 

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Le lendemain, la voiture noire de la vieille fée était de retour devant sa porte, avec son chauffeur moustachu et ses fleurs dans le flacon de verre. Pierre n’attendit pas qu’on lui ouvrît la porte et s’y engouffra: « On m’a coupé les ailes! » déclara-t-il.

La vieille fée hocha la tête: « Je m’en doutais. Il ne faut pas prendre cela trop au tragique. Elles vont repousser.

- Vous êtes sûre?

- Absolument. Mais cette fois-ci, il faudra les rendre invisibles et ne pas les montrer à n’importe qui, voler quand on ne te voit pas et n’en parler ni chez toi, ni à l’école.

- Oh n’ayez crainte, c’est promis, répondit Pierre.

- Alors rassure-toi, elles vont repousser bien vite, mais tu seras le seul à le savoir. Et maintenant, que dirais-tu d’aller manger une glace quelque part?

- Et l’école? Demanda Pierre.

La fée haussa les épaules et Pierre ne trouva pas nécessaire d’insister.

  La voiture s’enfonça dans la ville. Elle se gara près d’un grand café où la vieille dame fut accueillie comme une habituée. Elle commanda pour Pierre et pour elle-même deux glaces couvertes de crème chantilly et de bonbons de toutes les couleurs. Pierre, autant que la glace, savourait le spectacle des globes d’opaline sur leurs tiges de cuivre qui se dédoublaient dans de longs et hauts miroirs. Il se sentait libre et différent. « Est-ce que tu lis? Demanda la vieille fée.

- Non, pas tellement, je rêve.

- Les livres ne te font pas rêver? Le seul avantage de l’école, c’est d’apprendre à lire. Tu sais lire, n’est-ce pas?

- Oui, à peu près.

- Ah bon! Je commençais à me demander si j’avais bien fait de te faire sécher l’école. Car tu seras puni, naturellement...

- Naturellement, mais ce n’est pas grave, je me sens déjà mieux. »

Comme le soir tombait, ils s’en allèrent du côté de la Seine et, laissant la voiture, s’envolèrent du pont Alexandre III vers la verrière du grand Palais. Personne n’avait l’air de les remarquer: ils étaient devenus invisibles, comme la fée l’avait recommandé, et c’était bien pratique; invisibles pour tout le monde, sauf pour les animaux, évidemment. Les animaux voient toujours ce qui reste caché aux gens.

Les moineaux venaient en piaillant voltiger autour d’eux, se poser sur leurs mains et sur leur tête et les pigeons aussi voulaient s’en mêler, mais la fée les chassait: ils étaient gros, indiscrets et pouvaient souiller son manteau de moire. Pierre souriait de bonheur: ses ailes repoussaient déjà et plus personne ne pourrait l’en priver.

 

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Dès lors, Pierre se mit à lire beaucoup et à voler souvent, en cachette, mais il n’était pas particulièrement bon élève: le ciel qui changeait de couleurs, par delà les fenêtres de l’école, l’intéressait davantage que le tableau noir. Il grandit et entra au lycée où, parce qu’il lisait beaucoup, il avait de bonnes notes en français et en histoire. Autour de lui, les gens de tous âges lui paraissaient désespérément dépourvus d’ailes et il s’efforçait de cacher les siennes du mieux qu’il pouvait.

Lorsqu’il eut dix-sept ans, il vit arriver au lycée deux nouvelles élèves, deux soeurs. La plus jeune, il en était sûr, avait une paire d’ailes, cela se sentait à sa démarche, à son regard bleu comme le ciel et comme lui vaste et absorbant, avec des nuages qui passaient, des étoiles qui s’allumaient et s’éteignaient, à son air mystérieux et fragile, à la façon dont elle s’éloignait seule, dont elle s’arrêtait au détour de la rue pour regarder se coucher le soleil et se lever la lune, à son prénom même, si démodé, un nom de reine: Marguerite.

Ce n’est pourtant pas de cette dernière que Pierre tomba éperdument amoureux mais de l’aînée, Christelle, qui se moquait de Marguerite et l’appelait Margot la nunuche. Christelle était très jolie, peut-être pas davantage que Margot, pardon, Marguerite; non, si Pierre voulait être juste, celle-ci était de loin la plus belle, elle n’était pas seulement belle, elle était poétique, elle était musicale, elle était féerique, ses paroles étaient des chansons et ses gestes des vols d’oiseaux. Mais Christelle était considérablement plus éclatante, plus voyante, plus drôle et plus courtisée. Sa bouche bien rouge, ses yeux insolents, ses maillots moulants, ses jupes très courtes et son rire sonore, à pleines dents blanches, provoquaient et agaçaient comme une pomme appétissante, croquante et acide. Elle égratignait tous ceux qui passaient à sa portée, elle ne se moquait pas seulement de Margot mais de tout le monde, de Pierre plus que de n’importe qui. Il en souffrait terriblement, ne lisait plus, ne mangeait plus, ne volait plus, essayait de jouer au tennis, d’apprendre les danses à la mode et de s’habiller comme Grégory du café d’en face, le seul garçon qui trouvât à peu près grâce aux yeux de l’appétissante Christelle. Il souffrait tellement qu’il lui fallait bien se confier et se faire plaindre. Auprès de Margot, naturellement. Bien qu’il fît semblant de ne pas s’en apercevoir et n’évoquât jamais les siennes, elle avait tout de même des ailes, comme lui, elle pouvait le comprendre. Elle l’écoutait patiemment mais ses grands yeux se faisaient de plus en plus tristes et interrogateurs, ses yeux ne semblaient pas du tout comprendre, en fin de compte, ses yeux le mettaient mal-à-l’aise et il la quittait mécontent: « C’est vrai qu’elle est nunuche, cette Margot » se disait-il.

Margot, sensible à son mépris, tenta de s’habiller comme Christelle, de se maquiller comme elle, d’avoir l’air moins nunuche. Mais elle ne fit ainsi que déchaîner les sarcasmes de sa soeur. Elle avait l’air déguisé, elle perdait sa poésie, tout cela n’allait pas avec ses ailes qui, pour être invisibles à la plupart des gens, n’en étaient pas moins plantées sur ses épaules, bleues et sombres comme l’eau profonde et comme la nuit. Pierre la trouvait ridicule et cela lui faisait honte, comme s’il s’était regardé dans un miroir et y avait vu sa caricature. « Pourquoi ne choisis-tu pas ma soeur? Lui disait Christelle. Vous êtes faits pour vous entendre: aussi nunuches l’un que l’autre. »

Désespéré par ces rebuffades, Pierre, un soir qu’il pleurait devant la fenêtre ouverte au vent printanier, se souvint de la vieille fée et des ailes qu’il lui devait. Elles lui compliquaient bien la vie, ces ailes, elles ne rentraient pas sous les blousons de cuir à la mode et lui donnaient l’air d’un idiot. Il en arracha une plume d’un geste agacé et la jeta dédaigneusement par la fenêtre.

 

 

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Le lendemain, en sortant de chez lui, il aperçut du coin de l’oeil une voiture qui lui était familière: c’était celle, démodée et reconnaissable entre toutes, de la vieille fée. Elle lui souriait. Pierre ne se souvenait pas qu’elle eût été si vieille. On eût dit qu’elle n’avait plus de chair, rien qu’un peu de parchemin sur les os et un nuage de cheveux blancs. Elle avait changé de chauffeur: celui-ci était jeune avec de malins yeux verts et une soyeuse moustache noire. Sans doute un nouveau chat... songea Pierre et aussitôt, il entra en colère contre lui-même: quelle absurdité! Comment avait-il pu s’imaginer des choses pareilles et que pouvait donc lui vouloir cette vieille chouette? « Tes ailes te gênent aux entournures? » attaqua la fée. Pierre se renfrogna: qu’elle eût deviné lui semblait la dernière des indiscrétions.

La fée se pencha, accentuant ce sourire ironique qui, lorsqu’il était enfant, lui paraissait si charmant: « Tu m’as bien envoyé une plume?

- Non, enfin oui, je l’ai fait comme cela, sans y penser...

- Tu n’avais donc pas envie de me voir?

- Si... » répondit Pierre sans conviction. La fée hocha la tête: « Tu as bien changé, dit-elle en le détaillant du regard. Pourquoi t’habilles-tu de cette façon ridicule? »

Pierre explosa: « Parce que vous, vous ne vous sentez pas ridicule, avec vos tenues de l’autre siècle, cette vieille guimbarde et ce chauffeur qui ressemble à un chat coiffé d’une casquette?

- C’est un chat coiffé d’une casquette, répondit la fée, tu le sais bien. Mon vieux Moumour est mort l’année dernière, Chanouchon a pris sa suite. Entre parenthèses, sa casquette vaut bien la tienne. C’est la nouvelle mode, la visière en arrière? Que se passe-t-il? Cela ne va pas du tout, mon petit Pierre, je crains que tes ailes ne commencent à s’atrophier... Voles-tu encore assez?

- Parlons-en, de mes ailes! S’écria rageusement Pierre. Elles ne m’attirent que des ennuis! Elles me donnent l’air d’un crétin, elles me donnent l’air nunuche.

- Si quelque chose te donne l’air d’un crétin, c’est plutôt ta casquette et ton blouson: un crétin pareil à des millions de crétins et d’autant plus crétin, que cela ne t’est pas naturel. Pauvre Pierre, que se passe-t-il? Peut-être pourrais-je t’aider? Tu es amoureux? »

Pierre prit un air boudeur et offensé. « Veux-tu me la montrer? Poursuivit la fée. On ne sait jamais... » Le garçon haussa les épaules: en effet, on ne savait jamais...

 

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La voiture prit lentement le chemin du lycée, dont Pierre venait de sécher le premier cours. Christelle et sa soeur commençaient plus tard que lui et, après quelques temps d’une lourde et silencieuse attente, la fée et son protégé virent apparaître les deux jeunes filles. La fée remarqua tout de suite les ailes de Margot: « Ah, naturellement, c’est celle de droite qui t’intéresse? Mais pourquoi s’attife-t-elle comme une poupée Barbie?

- C’est pour ressembler à sa soeur.

- Ah oui, comme toi tu te déguises en crétin. »

Maussade, Pierre hocha la tête. Il en voulait à la vieille dame de lui faire honte, à Christelle d’avoir tout à coup l’air plutôt vulgaire et à Margot de se donner un genre qui lui allait si mal. « Je ne peux rien pour toi, dit la vieille fée. Comme tu t’en doutes bien dans ce qui te reste de cervelle, c’est pour toi que cette pauvre fille se défigure à l’image de sa soeur, elle fait comme toi, elle cherche à plaire aux imbéciles. Si tu l’aimais comme elle est, c’est à dire pareille à toi, elle te prendrait tel que tu es, avec tes ailes, et plus personne ne pourrait rien contre vous et vous n’auriez plus besoin de personne. Mais voilà, mon pauvre Pierre, tu es trop bête.

- Comment se fait-il, vous qui êtes si maligne, que vous n’ayez personne à vos côtés?

- C’est que moi, jamais je n’aurais regardé un crétin à la mode dépourvu d’ailes et tous les garçons pourvus d’ailes que j’ai rencontrés ont fait exactement comme toi, ils se sont transformés en crétins pour plaire à des crétines. Je n’ai rien pu pour eux et je ne peux rien pour toi, désolée ; dans ta nouvelle vie, il n’y aura pas de place pour les fées, ni pour les ailes, ni pour les chats à casquette. Mais sache bien pourtant une chose: si tu coupes tes ailes toi-même, où si tu les laisses disparaître, cette fois, elles ne repousseront jamais. Et maintenant, Pierre, adieu: il est temps pour moi de s’en aller mourir, j’ai assez vécu. »

Pierre descendit de la voiture sans un mot. Il ne se sentait plus aussi amoureux de Christelle mais n’aimait pas Margot pour autant. Il n’avait toujours pas envie de voler et la vie lui paraissait fade et banale à tel point qu’il se demandait s’il n’aurait pas fallu, comme la fée, s’en aller mourir et s’il n’avait pas, lui aussi, déjà assez vécu.

 

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Après cette entrevue, Pierre ne revit Margot que trois fois: elle réussit son bac et entra à la faculté. Christelle le rata, parce qu’elle ne pensait qu’à s’amuser, et   Pierre le rata également, parce qu’il avait trop pensé à Christelle. Il se dit avec humeur que si Margot l’avait vraiment aimé, comme le prétendait la fée, elle aussi aurait loupé son examen. Pendant l’année qu’ils redoublèrent ensemble, Pierre se désintéressa de Christelle et se tourna vers une certaine Vanessa dont les jupes avaient la même longueur et le maquillage la même intensité. Puis il laissa Vanessa pour s’occuper de Julie à qui, bientôt, il préféra Sandra. Plus personne ne le traitait de nunuche, il ne s’habillait plus d’une manière aussi ridicule et ne sentait plus du tout ses ailes. Il passa son bac, entra à son tour en faculté où il rencontra Jessica puis Morgane et enfin Natacha. Alors qu’il   s’apprêtait à épouser Natacha, il trouva un soir dans sa chambre une plume satinée d’un bleu profond. La regardant, il éprouva le désir de sortir dans le jardin pour contempler la lune, de s’envoler comme autrefois, aspiré par les gouffres du ciel. Il ouvrit la fenêtre et se jeta dans le vide.

Le lendemain, à l’hôpital où il gisait avec un bras cassé et une côte fêlée, sa mère lui apporta un faire-part de décès. Il n’était pas bordé de noir mais de violet et libellé ainsi:

 

Monsieur Chanouchon, son fidèle serviteur, a la douleur de vous faire part du décès de:

Madame Amélie de Lafay,

en son château de Lafay-sous-Bois, à l’âge de 150 ans.

Ses obsèques seront célébrées en l’église de Lafay le 20 octobre 1996

 à 11 heures.

 

Pierre ne savait pas que les fées fussent mortelles. Sans doute, au fond, madame de Lafay n’était-elle pas plus fée que n’importe qui et voilà, elle était morte, comme tout le monde. Quand à lui, qui s’était cru un oiseau ou un ange, il n’était plus qu’un idiot avec un bras dans le plâtre.

Sans écouter les protestations de sa mère, il se leva, s’habilla et appela un taxi pour aller à Lafay.

 

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Lorsqu’il arriva dans le cimetière, au pied du château, le soleil passait et repassait entre les tombes, comme un rideau d’or que bousculaient au passage de gros nuages d’automne. Près du caveau des Lafay, il n’y avait pas beaucoup de monde: le curé, les enfants de choeur, monsieur Chanouchon, la moustache en berne et la casquette à la main. Pierre s’avança pour aller lui présenter ses condoléances et resta cloué sur place: derrière un cyprès venait de lui apparaître une magnifique paire d’ailes, longues, bleues, lustrées et changeantes: « Marguerite! » S’écria-t-il à mi-voix. Elle se retourna: elle était si belle que le coeur du jeune homme se brisa. Elle était plus que belle, elle était féerique, elle était musicale, elle était poétique, sa robe indigo, fluide et simple, ne ressemblait à aucune autre et elle seule pouvait la porter de cette façon. Des étoiles tintaient à ses oreilles, à l’ombre de ses longs cheveux bouclés. Ses yeux pleins de larmes étaient pareils à deux lacs miroitants et profonds. Et lui, pauvre crétin, s’apprêtait à épouser une quelconque Natacha, semblable à toutes les Jessica, toutes les Christelle et toutes les Vanessa qu’il avait vu défiler avant elle. Pour plaire à des poupées sans âme, il avait perdu ses ailes et se retrouvait, transi de chagrin et d’amour, au bord d’une tombe: la vieille fée ne pouvait vraiment plus rien pour lui, désormais. « Marguerite! Murmura-t-il. Ma reine Marguerite!

- Tiens, Pierre, tu es venu tout de même? Répondit la jeune femme d’une voix fluide et douce comme le vent. Madame Amélie doit en être contente... » Elle se tourna vers le chauffeur de la fée et le prit par le bras: « Vous me raccompagnez, Chanouchon? »

Pierre les suivit jusqu’à la vieille voiture qu’il connaissait si bien et vit avec surprise la jeune femme y prendre place: « Marguerite... répéta-t-il, incapable de supporter que tout finît ainsi. Ne m’abandonne pas! »

Marguerite lui fit signe en souriant de la rejoindre. Il s’assit auprès d’elle et la voiture prit le chemin du château. Marguerite y habitait, désormais. Madame de Lafay le lui avait laissé en héritage, avec le jeune Chanouchon qu’elle emportait, ronronnant, noir et fourré, sur son épaule. « Tu as gardé des ailes magnifiques, dit Pierre en retenant ses larmes, elles sont encore plus belles qu’avant.

- Oui, je les ai gardées, soupira Marguerite.

- Ce n’est pas chose facile, n’est-ce pas?

- Non, surtout quand on est seul. »

Marguerite s’agenouilla près de l’âtre où se prélassait déjà Chanouchon: « Mon pauvre Pierre, dit-elle, tu as vraiment failli venir trop tard. »

Pierre s’agenouilla près d’elle: « Il n’est donc pas trop tard? »

Marguerite lui fit un sourire mystérieux. Il lui prit les mains et se mit à rire: ses ailes étaient à leur place, il les sentait, elles battaient au même rythme que son coeur, elles ne demandaient qu’à s’ouvrir, blanches et brillantes, et à l’emporter. Il prit Marguerite par la taille et, comme le piano leur jouait une valse, il se mit à tourner avec elle, dans le grand salon, à la lueur du lustre de cristal; ils s’élevèrent tous deux dans les airs et s’échappèrent par la fenêtre, puis s’en allèrent survoler en silence les bois froissés par l’automne, l’étang pensif où se penchait la lune et le cimetière paisible où dormait la vieille fée.

 

Laurence Guillon Moscou 1996