La magie noire celto-ligure

Jean et Johnny étaient jumeaux mais ils ne se ressemblaient pas du tout. Jean était blond, distrait et rêveur, Johnny brun, actif, bagarreur, l’un aimait lire, seul, perché sur une branche ou blotti dans son lit, l’autre jouer en bande avec des garnements. De sorte que, bien entendu, ils ne s’entendaient pas très bien.

Lorsqu’ils furent en terminale, leur père promit, s’ils réussissaient leur bac, d’offrir à chacun ce dont il rêvait le plus: pour Johnny qui pétaradait en long et en large sur un vélomoteur dans tout le quartier, une vraie moto. Et pour Jean, qui aimait écouter Mozart et Schubert, une chaîne haute-fidélité miniature avec lecteur de disques compacts et écouteurs sans fil.

Il tenait beaucoup aux écouteurs parce que son frère continuerait à passer du hard rock ou du rap à plein volume sur la chaîne familiale, ce qui, avec Mozart, créait des interférences. Leurs parents ne cessaient de le dire, Johnny ne leur laisserait pas de répit jusqu’au jour où il s’en irait vivre ailleurs: qu’il optât pour la moto ou pour la chaîne stéréo, de toutes façons, il leur casserait les oreilles. A dix-huit ans, il faisait encore claquer des pétards dans la rue et il n’allait nulle part sans son baladeur.

Tous deux réussirent leur bac et reçurent leur récompense. Jean s’acheta l’intégrale de la musique de chambre de Schubert. Johnny un casque intégral.

Ils étaient tous deux beaux garçons mais, naturellement, c’était Johnny qui avait le plus de succès auprès des filles. Il se montrait avec elles insolent et grossier et elles le trouvaient très attirant. De plus, elles se fichaient de Schubert et de Mozart comme de l’an quarante. Ce qui les intéressait, c’étaient les virées en moto et les danses effrénées dans les boîtes de nuit.

Jean aurait aimé rencontrer une jeune fille, une vraie jeune fille, avec des anglaises et une robe longue, qu’il aurait emmené entendre la jeune fille et la mort. Ou même, éventuellement, quelque chose de plus gai, par exemple les noces de Figaro... enfin de la musique que l’on écoute vraiment, avec le coeur, à la lueur des bougies, dans le grand salon d’un château, sous le portrait des ancêtres.

 

u

 

Jean aimait à se promener seul, par les vignes et les bois de pins, en songeant à Van Gogh. La nature, autour de lui, comme dans les tableaux de ce dernier, soulevait des roches dansantes et secouait des arbres enivrés, le bleu du ciel épousait le jaune des blés, l’ocre de la terre, le feu sombre des cyprès. Il aimait tout ce qui se perçoit dans le silence: le craquement des branches, les violons lancinants du vent, les flûtes intermittentes des chants d’oiseaux qui se répondent à travers les collines.

Si Johnny aimait la nature, c’était seulement en qualité de terrain de jeu. Il n’était pas rare qu’il allât faire du motocross dans les chemins escarpés qu’empruntait Jean et qu’un bolide pétaradant vînt détruire d’un seul coup toute l’harmonie sonore et visuelle du paysage que le jeune rêveur était en train de contempler.

Jean aimait bien son frère, peut-être même lui arrivait-il de lui envier ses airs désinvoltes, ses biceps soigneusement cultivés et ses grandes dents blanches qu’il montrait à tout propos. Il n’était pas bête à proprement parler, non, mais tout de même, c’était un crétin.

Cela lui réussissait pleinement, d’être un crétin, beaucoup mieux qu’à Jean d’être fin, sensible et mélomane, mais c’était malgré tout un crétin.

En effet, sans parler de son indifférence à Schubert ou Mozart qu’à la rigueur il aurait pu lui pardonner, son frère n’avait jamais, de sa vie, remarqué que le vent soufflait, autrement que lorsqu’il avait froid ou qu’une poussière lui tombait dans l’oeil. Il n’avait jamais, étendu dans un champ, regardé le ciel énorme, les nuages à la dérive, les rapaces qui planent, emportés par de vastes courants bleus, dans les feux aveuglants du soleil. Il n’avait jamais prêté l’oreille à tous ces bruits enchanteurs que ses hurlements, le tohu-bohu de sa musique ou les pétarades de sa fichue moto l’empêchaient de percevoir. Pire: toutes ces merveilles angoissaient cet infirme, il ne pouvait plus exister que dans le vacarme et, drogué de décibels et de lumières factices, il ne voyait plus rien autour de lui. Ses grosses chaussures de sport écrasaient le monde entier sans ménagement, il s’y vautrait en laissant derrière lui un sillage d’ordures et de destructions et se goinfrait de tout ce qui lui tombait sous la main. Le monde entier n’était à ses yeux qu’un territoire de chasse, un espace de loisirs créés à son seul usage. Oui, c’était dur à admettre pour un frère jumeau, mais il fallait bien se résoudre à ouvrir les yeux: Johnny était un crétin doublé d’un porc.

A part cela, il n’était pas mal fait de sa personne.

Ramassant une canette de bière jetée par le motard, Jean se laissa tomber sur une souche. Un vent frais dispersait les derniers relents d’essence et les oiseaux recommençaient à chanter dans la pinède.

A sa rencontre venait une silhouette mince aux cheveux blonds annelés. C’était une jeune fille, dans une longue robe de soie verte et changeante. « Bonjour, lui dit-elle, vous avez l’air bien accablé... »

Jean sourit et rougit un peu. La jeune fille lui paraissait invraisemblablement belle. Sa peau rayonnait et ses yeux retroussés avaient un éclat profond et minéral, comme ceux des chats.

Un croissant de lune brillait dans ses cheveux et, de sa baguette de cristal, elle traçait d’étranges runes dans la poussière: « Vous allez rentrer chez vous et jeter cette canette de bière sur votre frère.

- Mais pourquoi?

- Parce que c’est un crétin. »

Impressionné et amoureux, Jean rentra chez lui et fit ce que la jeune fille lui avait suggéré. « Non mais t’es pas bien? Se récria Johnny.

- Pourquoi jettes-tu tes ordures dans le bois, espèce de rat? » rétorqua Jean, se préparant à une dispute ou peut-être même à une bagarre.

Mais il n’y eut rien de tout cela car, à son grand effroi, son frère, poussant un cri étrange, se mit à se contorsionner et à rétrécir et se transforma en un gros rat furieux qui lui couinait des injures incompréhensibles.

« Seigneur! » S’écria Jean, terrifié. « Johnny, je te jure, je ne l’ai pas fait exprès! 

- A qui parles-tu? » demanda sa mère derrière lui, puis elle poussa un hurlement affreux:   »Quelle horreur, un rat!

- Maman, protesta Jean, mais c’est Johnny!

- Ah, mais qu’est-ce que tu attends? Tue-le! Tue-le! »

Johnny s’enfuit à toutes pattes et Jean à toutes jambes, dans des directions opposées. Dévoré de culpabilité, Jean gagna la pinède. Mais il n’y trouva pas trace de la belle inconnue, dont il ne savait hélas ni le nom, ni l’adresse. Il se mit à pleurer: tout de même, Johnny était ce qu’il était, mais il n’avait pas mérité cela... Qu’allait-il devenir à présent? Comment l’aider, comment le sortir de là?

Il retourna sur ses pas et se mit à appeler son frère à tous les échos: en vain.

 

u

 

 Au bout de quelques jours, le village se remplit de bruits divers et inexplicables: pas seulement des galopades nocturnes dans les greniers, mais un infernal tintamarre, comme si des centaines de lutins frappaient sur des casseroles. Même avec ses écouteurs sans fil, Jean ne pouvait plus apprécier sa musique préférée. Il semblait que le vacarme dont Johnny était si friand suintât par tous les murs. Les gens parlaient de fantômes et de poltergeist, des journalistes investissaient la commune en rangs serrés, les curieux affluaient, le café de la Place ne désemplissait pas.

D’autre part, les provisions disparaissaient des celliers, les bouteilles, dans les caves, les canettes de bière et de Coca-Cola étaient régulièrement pillées et l’on retrouvait leurs cadavres, avec toutes sortes d’autres détritus, un peu partout dans les caniveaux et dans les jardins.

Enfin, un peu partout, on commença à signaler des rats qui déambulaient en bandes et se conduisaient avec une rare insolence. Ils injuriaient les passants, leur faisaient des gestes inconvenants, piquaient les lunettes de soleil des baigneurs qui séchaient sur les berges de la rivière et, au café de la Place, faisaient exploser dans les jambes des clients des pétards qu’ils se procuraient Dieu sait comment.

La municipalité s’émut et interdit aux chasseurs de tuer les chats, comme ils aimaient tant à le faire. On accorda même une prime à chaque personne qui décidait de prendre un chat chez elle ou un chien-ratier.

De la sorte, la population de rats diminua quelque peu. Mais Jean n’en fut guère apaisé; il devinait trop bien ce qui était à l’origine de leur étrange mutation: c’était le mauvais exemple de Johnny, dont il craignait que quelque matou coriace finît par régler définitivement le sort.

Il retourna dans la pinède et décida de n’en plus sortir tant qu’il n’aurait pas revu la blonde magicienne.

Au bout de trois jours qu’il campait là, il la vit arriver, cheveux au vent. Elle n’était plus vêtue de vert mais de violet sombre et ses yeux étranges prenaient des reflets d’ardoise: « Votre crétin de frère m’en fait de belles! S’écria-t-elle et, dans le lointain roula sourdement un coup de tonnerre. Il m’a débauché tous les rats de la région! Que vais-je faire de lui, maintenant? »

Jean tomba à genoux: « Je vous en prie, mademoiselle! Vous ne pouvez pas le laisser comme cela! C’est un crétin, mais c’est mon frère... Que dirai-je à mes parents, si un chat le mange? »

La jeune fille soupira: « Il a de la chance que vous soyez si beau et si gentil. »

Elle plongea une main dans sa large manche et en tira sa baguette de cristal qu’elle fit tournoyer dans les airs. Puis elle traça quelques signes sur la terre rousse, à ses pieds. « Voilà, dit-elle. Le charme est rompu. »

Jean lui prit les mains et les baisa avec reconnaissance et aussi quelque abandon d’une autre nature: « Je vois bien que vous n’êtes vraiment pas ordinaire, murmura-t-il. Mais comment dirais-je? Est-ce que les jeunes filles comme vous peuvent se fiancer? »

La demoiselle fit la moue: « Ca dépend... Pourquoi? Vous voulez m’épouser? »

Jean rougit: « Oui, s’entendit-il répondre avec une surprise effarée.

- J’ai besoin de réfléchir. »

De gros nuages au ventre lourd et noir, à la crête blanche échevelée rampaient sur les collines. Le vent d’orage jeta au visage du jeune homme une gerbe de boucles crépitantes et dorées qui sentaient le foin et les fleurs: « Dites-moi votre nom, dites-moi où je peux vous trouver... » implora-t-il.

La jeune fille secoua la tête: « Quand j’aurai réfléchi, je vous dirai tout cela, » répliqua-t-elle. Et elle se coula dans le sentier, si rapidement que Jean vit tout juste disparaître dans l’ombre des arbres l’éclair vacillant de sa tête blonde et la vapeur foncée de sa robe de soie. Le jeune homme s’étendit sur la terre chaude et crissante d’herbe sèche et de grillons. Il lui semblait que le monde entier se ruait dans son coeur. Au loin, les nuées d’orage glissaient vers l’est sans s’arrêter. Le mistral se levait, frais et dru.

 

u

 

De retour chez lui, il trouva Johnny écroulé devant la télévision, une canette de bière à la main. « Tu es revenu? S’exclama Jean, soulagé et ému.

- Ouais, grogna Johnny, je ne sais pas ce qui m’est arrivé, j’ai dû forcer sur la bière, l’autre soir et j’ai fait une espèce de délire, un rêve idiot.

- Tu sais, Johnny, la bière, les cigarettes et les odeurs d’essence, ce n’est pas bon pour la santé et on dit que le rock fait tourner le lait des vaches.

- Ouais, oh bon, ça va, hein! Si je vivais comme toi, j’me suiciderais. Allez salut, j’vais me coucher. Dis aux parents que j’suis malade. »

Le lendemain, Johnny allait déjà beaucoup mieux et, malgré les inconvénients de son retour à une existence normale, le rock, le rap et les pétarades nauséabondes, Jean était tout de même content de ne plus avoir sa disparition sur la conscience.

Cette satisfaction fut pourtant de courte durée. Johnny, à peine remis de ses émotions, déclara la guerre aux chats. Il s’était pris pour eux d’une haine irrémissible. Dès qu’il en voyait un dans la rue, il le poursuivait à coups de pierres. S’il était sur sa moto, il tentait de l’écraser. Et lorsqu’il allait à la chasse, il tirait exclusivement sur les matous. Il n’épargnait même pas les chatons. Le village s’emplissait de plaintes et de récriminations et Jean, qui lui-même adorait les chats, se prit à penser que si l’un d’eux avait croqué son frère tant que c’était encore possible, il en aurait certes éprouvé quelques remords mais beaucoup moins cuisants que ses actuels regrets.

Dans le courant de cette même semaine, il rencontra à nouveau la demoiselle dans la pinède. Elle était vêtue de noir et la nuit tombait à ses pieds, étoilée et vibrante. « C’est encore pire qu’avant, lui dit Jean.

- Je sais, répondit-elle, votre immonde frère m’a tué Loubard, mon chat préféré. »

Elle fondit en larmes: « Un chat qui m’aimait passionnément, un chat qui était ma joie de tous les matins!»

Jean la prit dans ses bras: « Je vous en prie, ne pleurez pas, moi aussi, je vous aime passionnément! »

Elle leva sur lui des yeux mouillés et incrédules: « Comment le pourriez-vous? Vous ne me connaissez pratiquement pas...

- Je vous ai aimée au premier regard. »

La jeune fille le prit par la main et s’enfonça dans la pinède obscure. Tout bruissait et craquait autour d’eux, des étoiles se perdaient dans l’entrelacs des branches, des éclats de lune fuyaient sur les broderies inégales du sous-bois. Ils cheminèrent un moment et arrivèrent devant la grille d’un petit château, au parc planté d’immenses pins parasols, de cyprès et de lauriers roses odorants. Une longue allée de platanes séculaires menait à un perron surélevé, bordé d’une balustrade. « C’est donc ici que vous vivez? S’exclama Jean. Quel endroit merveilleux! Comment se fait-il que j’en ai toujours ignoré l’existence? »

La jeune fille poussa la porte de bois sculpté. Il faisait clair dans sa demeure, d’innombrables flammèches dansaient sur les drapés ruisselants des lustres de cristal. Elle fit entrer Jean dans un beau salon lambrissé qui baignait dans une chaude lumière. Sur un châle de mohair, en travers d’une console de marbre, reposait le cadavre d’un chat magnifique, un grand chat au poil ras et ocellé qui ressemblait à un lynx. Un bouquet de fleurs des champs gisait près de son museau taché de sang. Répartis sur des meubles divers, veillaient d’autres félins, les uns couchés, les autres assis. Jean en compta six, sept avec le défunt.

Il s’approcha du piano à queue et feuilleta la partition, devant lui: le Voyage d’Hiver de Schubert. Ses doigts laissèrent fuir des notes trébuchantes et douces, d’une envoûtante mélancolie, sa voix s’envola, grave et d’un timbre émouvant, dans l’espace doré où la jeune fille pleurait son fidèle ami:

 

Maintes larmes de mes yeux

Sont tombées dans la neige

Et ses froids flocons ont soif

De boire cette peine ardente.

 

Quand les herbes voudront reverdir,

Au souffle d’une brise tiède,

Alors les glaces s’émietteront,

Et la neige molle fondra.

 

Après que se fut éteint le sourd carillon du dernier accord, Jean resta ébahi, en contemplation devant ses mains ouvertes: il avait joué, il avait chanté lui-même, en allemand, son oeuvre préférée mieux que les plus grands professionnels! « Qu’est-ce que c’est que ce miracle? «  chuchota-t-il. Et il ferma les yeux: une cascade de boucles soyeuses se déversait sur son épaule et des bras frais se refermaient autour de son cou: « Je t’aime, Jean, murmura la jeune fille.

- Moi aussi, je vous aime, » répondit le jeune homme qui ne savait même pas son prénom. Il l’embrassa. Ses joues étaient baignées de larmes: « Aide-moi à enterrer mon Loubard », lui dit-elle, prenant dans ses bras le petit corps et les fleurs empaquetés dans le mohair. Jean s’empara d’un chandelier et la précéda dans le jardin. Les six chats les suivaient en silence. Ils firent un détour par l’orangerie, pour y prendre une pelle, et le jeune homme se mit à creuser à l’endroit que lui indiquait la jeune fille, sous un pin que Loubard aimait à escalader.

Lorsque la jeune fille déposa son fardeau dans la petite fosse, elle préleva, dans le bouquet qu’elle ensevelissait avec son ami, un coquelicot flétri. Une grosse lune d’or se couchait dans le ciel noir. Le vent dispersait des odeurs de résine, de thym et de romarin. Jean sentit une petite main se glisser sous son bras: « Je m’appelle Constance et je veux bien vous épouser,  soufflèrent à son oreille deux lèvres fraîches. Présentez-moi à votre famille.

- Le faut-il vraiment déjà?  s’étonna Jean dont un fâcheux pressentiment troublait la félicité.

- Je ne sais pas... Vous comptez m’épouser sans m’avoir jamais montrée à vos parents?

- Eh bien... Mais oui, effectivement, si vous tenez à les voir, chère Constance, je crains seulement que Johnny...

- Je n’ai pas peur de Johnny. »

Le ciel pâlissait déjà. Ils rentrèrent dans la maison et s’en allèrent dans la grande cuisine, carrelée de tomettes hexagonales et garnie de placards anciens, aux poignées de cuivre, se préparer des tartines et du café au lait, qu’ils burent dans de gros bols à pois bleus, sur la table en noyer.

 

u

 

Constance avait mis, pour aller chez son fiancé, une robe de mousseline crème et un grand chapeau de paille. Elle avait ramassé ses longs cheveux en chignon lâche. Jean lui trouvait beaucoup de classe et voyait qu’elle faisait sensation au village. Johnny, lui, en resta bouche-bée. Au bout de quelques instants de stupeur, il articula: « Qui c’est? »

La jeune fille lui tendit en souriant une main gantée de dentelles: « Je m’appelle Constance de Mélusinde. Et vous êtes sans doute Johnny? J’ai beaucoup entendu parler de vous.

- Mais qui c’est? » répéta stupidement Johnny. Il n’avait jamais vu une fille pareille. Elle faisait un peu pimbêche mais tout de même, quelle classe, et c’était ce crétin de Jean qui se pavanait à son bras? Que pouvait-elle bien lui trouver? De son côté, Johnny, pour une fois, ne savait absolument pas comment aborder la nouvelle venue et avait conscience de faire assez piètre impression, comme cela, la bouche ouverte et l’oeil rond. Il essaya de se rattraper: « Je ne savais pas que mon frère avait de pareilles relations... » observa-t-il en étudiant son sourire et l’oeillade qui allait avec. Constance eut un regard aimable et froid qui en disait long sur ses sentiments: « Dis-moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es... » répliqua-t-elle en entrant dans le salon.

Les parents de Jean l’accueillirent avec enthousiasme: enfin leur timide fils, si sensible et solitaire, leur présentait une jolie jeune fille, à vrai dire peut-être même un peu trop jolie, un peu trop spéciale, avec son drôle de nom à rallonge qu’on n’avait jamais entendu dans le pays. « Comment! s’étonna Constance. Mais ma famille est implantée ici depuis des siècles...

- Oui, sans doute, intervint Jean, mais pas la nôtre...

- Et que faites-vous dans la vie? S’enquit sa mère.

- Mais rien, répondit Constance, comme si cela allait de soi.

- Constance est spécialiste en magie noire celto-ligure, » se hâta de rectifier Jean.

Ses parents poussèrent un soupir de soulagement: une intellectuelle, bien sûr, cela expliquait tout. Seule une intellectuelle pouvait s’amouracher de leur fils Jean et réciproquement. Même Johnny en éprouvait une sorte de consolation: une intellectuelle, c’était cela qui la rendait si pimbêche, si insensible à son charme canaille, qui sait même si elle n’avait pas besoin de porter des lunettes, dont elle se passait par coquetterie? Il l’imagina avec des lunettes: une institutrice pincée.

Tandis que ses parents s’enquéraient de la magie noire celto-ligure et que Jean leur donnait toutes sortes de détails, comme s’il connaissait mieux le sujet que sa petite amie, Johnny, pour marquer son mépris, alla mettre sur la chaîne un disque de hard-rock à faire trembler les murs. Constance se leva et prit congé. En passant près de Johnny, elle lui jeta son coquelicot fané avec un sourire négligent. Le jeune homme se rengorgea: tout de même, il lui avait tapé dans l’oeil, à l’intellectuelle. Il froissa la fleur entre ses doigts et, tandis que ses parents raccompagnaient la jeune fille, il se mit à se contorsionner et à rétrécir et se transforma en un gros matou noir qui jaillit entre les jambes de Jean et s’échappa dans la rue avec des miaulements furieux. « D’où sort cet affreux chat? » se récria sa mère.

Jean pâlit: « Constance... » souffla-t-il en jetant à son amie un regard lourd de reproches. Constance affecta de ne rien remarquer et reprit le chemin de la pinède. Jean se lança à sa poursuite: « Constance, tu n’as pas fait cela? »

Constance s’immobilisa et le défia: « Et pourquoi pas? Il est encore pire que ce que je pensais! 

- Mais Constance, c’est mon frère! Il risque de se faire tuer par un chien, une voiture ou un chasseur!

- Comme tous les chats.

- Mais ce n’est pas un chat...

- Si. Maintenant, c’en est un. »

Elle s’éloigna sans se retourner et Jean, anéanti, resta seul à l’orée du village, se demandant s’il devait vraiment épouser une jeune fille aussi impitoyable. Il décida qu’il n’en avait pas le droit tant que Johnny n’aurait pas recouvré sa forme première. Puis il annonça à ses parents ébahis qu’il ne ferait plus des études de lettres mais le conservatoire, et qu’il lui fallait trouver du travail afin de s’offrir un piano.

 

u

 

Il en trouva dans une station-service. L’endroit était moche et sentait l’essence et la radio du patron marchait sans arrêt, ce qui le troublait quand il essayait mentalement de composer une sonate. Au bout de quelques jours, il vit arriver Constance, à bicyclette. Malgré toute l’émotion qu’il en ressentit, il affecta une froide tristesse: « que fais-tu là, dans cette combinaison ridicule? lui demanda la jeune fille.

- Je gagne mon piano à la sueur de mon front.

- Pourquoi ne viens-tu pas jouer chez moi?

- C’est ton piano, pas le mien.

- Mais enfin, Jean, je pensais que nous étions fiancés!

- Moi aussi, je le pensais. »

Constance haussa les épaules et reprit sa route. Le vent secouait dans son sillage sa chevelure blonde et sa robe en vichy bleu. Elle était si jolie, comment pouvait-elle être si amorale?

Pendant ce temps, les chats du pays prenaient un drôle de genre. Tout comme les rats, ils se mettaient à boire de la bière et du pastis et même à fumer des cigarettes qu’ils piquaient dans les réserves du bureau-tabac, avec la complicité de Moumounette, la chatte du patron. Ils se réunissaient pour tendre des embuscades aux chiens qu’ils poursuivaient toutes griffes dehors. Ou bien ils se jetaient du haut des arbres sur la tête des chasseurs que le maire avait à nouveau lâchés sur eux, et ces derniers rentraient labourés, sanglants et les vêtements en lambeaux.

Devant cette nouvelle catastrophe, Jean resta sans réaction: c’était Constance qui en était responsable, à elle d’y mettre fin. Il continua à travailler dans la station-service comme si de rien n’était.

 

u

 

Au bout de quelques jours, il vit revenir Constance, éplorée: on lui avait tué un autre chat, son plus vieux chat, un respectable angora gris qui n’y voyait plus très clair. Des chasseurs lui avaient réglé son compte. Jean n’eut pas le coeur d’insister sur la culpabilité de la jeune magicienne. Ayant interprété pour l’occasion la marche funèbre de Chopin, il prit une pelle et s’en alla ensevelir le pauvre vieillard. « Que vas-tu faire? Demanda-t-il à Constance qui, le visage baigné de larmes, plantait une bougie allumée sur la petite tombe. Johnny a déchaîné les chats et maintenant, ce sont les chasseurs qui se déchaînent. On ne peut plus laisser traîner un animal dehors. »

Constance ne lui répondit pas tout de suite. Il était visible qu’elle réfléchissait intensément. Elle alla chercher sa baguette magique, traça des signes dans la poussière et déclara: « Voilà, tu peux être content, ton horrible frère a récupéré son horrible apparence. »

Elle rentra chez elle sans accorder à son fiancé ni un mot, ni un regard. Jean en fut très surpris: que lui reprochait-elle? D’avoir eu raison ou d’avoir un frère comme le sien?

Il revint tristement chez lui et y trouva Johnny, roulé en boule sur le tapis, le regard vague et mauvais. « Ca va? S’enquit Jean, mal à l’aise.

- Ouais, si on veut... J’ai encore fait une espèce de délire. Par certains côtés, c’était marrant mais t’as peut-être raison, l’alcool et le tabac ne me valent rien, je vais passer exclusivement au Coca et aux chouingommes. »

 

u

 

Après cela, Jean vécut quelques temps à peu près tranquille. Il revit Constance et lui demanda: « Tu n’as plus l’intention de transformer Johnny?

- Non, répondit-elle d’un ton contraint, de toute façon, quelle que soit la forme qu’il prend, il se débrouille pour être nuisible.

- C’est cela, conclut Jean en riant, autant ne pas le laisser déshonorer le règne animal. »

Il ne savait au juste pourquoi, Constance n’était plus la même avec lui. Johnny non plus n’était plus le même. Il n’écoutait plus de rock ni de rap, n’allait plus en boîte ni ne faisait du motocross. Jean aurait dû s’en réjouir mais son frère était fort sombre et, malgré ses bonnes résolutions, il avalait des litres de bière.

A quelques temps de là d’étranges bruits commencèrent à courir dans le pays. Quelqu’un s’en prenait aux chiens, plus précisément aux chiens de chasse. Bientôt, l’étrange maniaque s’en prit également à leurs maîtres. Jean plaignait les chiens, les chasseurs beaucoup moins. Cependant, comme il se doutait de l’identité de l’assassin, il était la proie d’inquiétudes affreuses: cette fois, Johnny risquait la prison. Constance devait réparer les dégâts.

Il s’en alla dans la pinède et s’aperçut que, sans la jeune fille, il avait beaucoup de mal à retrouver sa belle propriété qui, pourtant, semblait occuper la même place depuis des siècles. Il erra toute la nuit dans ce périmètre restreint et, à l’aube, aperçut enfin la grille baroque, le parc et le petit château.

Constance se tenait sur le seuil illuminé, en compagnie de Johnny. « C’est la douzième dépouille de chasseur que je te rapporte, lui disait celui-ci en rajustant son fusil sur son épaule. Ne me suis-je pas assez racheté? Constance, tu m’avais promis! »

Constance leva sur son visage passionné d’impénétrables yeux verts: « Johnny, moi, je ne suis pas contre, mais l’effet de mes baisers est aussi étonnant qu’imprévisible. 

- Constance, je ne veux plus jamais me séparer de toi, je ne veux pas d’autre femme que toi!

- Vraiment? »

Constance jeta ses bras autour du cou de Johnny qui l’embrassa fougueusement. Aussitôt, il tomba en convulsions et se transforma en un magnifique chien noir qui regardait la jeune fille avec adoration.

Jean la rejoignit en quelques enjambées. L’indignation et la détresse l’étouffaient: »Constance! Qu’as-tu fait de lui et qu’as-tu fait de moi?

- De lui, j’ai fait mon animal domestique et de toi, j’ai fait un artiste, de quoi te plains-tu?

- Mais tu avais promis de m’épouser!

- Voyons, Jean, sois raisonnable...Tu as ta musique et Johnny, désormais, n’a plus que moi. Il est calme, il est gentil, il ne fait plus de bruit, il est presque devenu intelligent, depuis que je m’en occupe. »

Jean s’agenouilla devant le chien: « Johnny, je t’en supplie, reviens à toi, rentrons à la maison! »

Mais Johnny se détourna pour suivre sa maîtresse dans le château. Et Jean s’en alla en pleurant.

 

u

 

Le jeune homme ne devait plus jamais revoir ni Constance, ni le château, ni son frère Johnny. La pinède ne débouchait plus que sur des pierrailles et des champs de vignes et il eut beau s’y promener avec mélancolie, nulle fée blonde ne s’y montra plus. Jean trouva dans son art une manière de consolation. Il devint le seul interprète au monde qui pût chanter les lieder de Schubert en s’accompagnant lui-même au piano et les oeuvres qu’il composait étaient universellement connues et aimées. Son génie ne semblait pas avoir de limites, mais il restait seul et ses rares amours se révélaient toujours impossibles. La musique était son unique raison de vivre.

Parfois, dans le public de ses concerts, il lui arriva pourtant d’apercevoir une blonde élégante et un jeune homme en frac qui lui rappelaient les infidèles. Une telle détresse s’emparait alors de lui qu’il tirait à tous ses auditeurs des larmes de perles et de cristal. Et, tandis qu’on l’applaudissait à tout rompre et que s’éloignaient la blonde et son grand chien noir, Jean se demandait encore et encore: »Pourquoi, après m’avoir fait cadeau de cet immense talent, m’a-t-elle préféré, en fin de compte, un crétin qu’elle détestait et qui profanait tout ce qu’elle aimait? »

Il ne trouva jamais la réponse.