Le droit des cons

Publié le par Laurageai

Chargée d’une énorme valise, d’un sac à dos et de mon micro-chien dans son contenant réglementaire,  j’arrive le 16 mai de Russie, où j’étais allée m’imprégner de vie trépidante et pittoresque, et de moments chaleureux avec des gens naturels et spontanés. Comme je suis désormais à la portion congrue d’une retraite prématurée, je décide de prendre raisonnablement la navette Air-France, pour regagner la gare Montparnasse, puis l’appartement de l’amie chez qui je devais m’arrêter une nuit.

Une fois sur place, je réalise que je ne peux absolument pas prendre le métro ni le bus pour faire la dernière portion du trajet, et je me dirige, tirant et poussant ma valise à travers caniveaux et trottoirs,  vers la station de taxi devant l’entrée de l’hôtel Pullman. Il y avait là une dizaine de voitures, et je m’approche de la première, où le chauffeur, avec une gueule pétrifiée et un regard fuyant, me fait de furieux signes de dénégation.  Le chauffeur  suivant passe la tête à la portière : « Tu dois la prendre ! Son chien est dans un sac !

- Non, je ne la prendrai pas, t’as qu’à la prendre, toi !

- C’est toi le premier de la file ! »

Avec un écœurement incrédule, je me tourne vers le troisième : « Ah non, je suis allergique aux chiens ! » Et je fais ainsi toute la file, avec ma valise, le chien, le sac à dos, de gueule de raie en tronche en biais, de gestes furieux en regards torves. Comme si j’avais la lèpre, comme si j’étais sale et couverte de poux. Et je décide de rester sur le trottoir, telle la statue du Commandeur, du reste, que pouvais-je faire d’autre ? Je souffre encore aujourd’hui du lumbago que j’ai pris à traîner mes vingt cinq kilos de bagages.  « Regardez-moi cette bande de connards, éructai-je, et ils n’ont même pas honte, de me laisser à presque 60 ans, en rade sur le trottoir, avec ma valise ! Ah le pays des droits de l’homme ! Et dire que nous nous permettons de donner des leçons à la terre entière ! Tu parles d’une rigolade, mais qu’est-ce que je suis revenue faire chez ces abrutis ? Il vous fait peur mon chien, bande de débiles ? »  Pas de réactions, pétrifiés derrière leur volant, avec des masques de bouledogues.

Alors je regarde le numéro d’appel sur leurs voitures, et je sors mon portable : « Voulez-vous m’envoyer une voiture à la station qui est devant  l’hôtel Pullman ? Vos imbéciles de chauffeurs ne veulent pas me charger à cause de mon chien minuscule, qui est dans un sac.

- Ah ben non madame, il nous faut une adresse exacte et un numéro de téléphone.

- Mais je suis dans la rue, avec ma valise, et aucun de vos malotrus ne veut me prendre !

- Ah oui, mais moi, sans adresse et sans numéro de téléphone…

- D’accord. Eh bien allez vous faire voir chez les Grecs. »

Survient un nouveau-venu qui me fait signe de monter. Je lui fais part de mon indignation. « Ah madame, ils ont le droit de refuser.

- Ah oui, ils ont le droit ! C’est le pays des droits, ici ! Ils ont le droit de me laisser sur le trottoir avec ma valise intransportable.  Eh bien je trouve cela  lamentable, qu’ils aient le droit ou pas, et je pense que c’’est purement et simplement de la brimade, ça les faisait jouir de me laisser crever, de me mettre plus bas que terre ! Je vais vous dire, monsieur, au pays de l’infâme Poutine, la bête noire des démocrates, je n’ai jamais été confrontée à cela.  Vous allez me rétorquer qu’il est peut-être arrivé de temps en temps à ces types des mésaventures avec des chiens, mais il peut leur arriver exactement les mêmes avec des gosses, ou des voyous, ou des fêtards qui vont dégueuler sur leur banquette, et je souhaite d'ailleurs que cela leur arrive aussi souvent que possible !

- C’est juste, et c’est pourquoi moi, je vous ai chargée avec votre chien, c’est complètement stupide. »

C’est bête et méchant : le chien-chien de mémé permet de se venger sur elle de tous les individus qui leur ont laissé de mauvais souvenirs.  On ne peut pas refuser de charger les gens, mais on « a le droit » de ne pas prendre les chiens. Si on avait le droit, ici, d’entarter tous les cons, on ne trouverait pas assez de crème dans toute l’industrie agroalimentaire sinistrée de l’Union Européenne !

 

 

Publié dans le meilleur des mondes

Commenter cet article