Le monde perdu de Jean Giono

Publié le par Laurageai

 

 

Dans ce bel extrait, Giono donne une excellente illustration de ce qu’est vraiment le folklore, la musique traditionnelle, dialogue entre les deux hommes et la petite musicienne, mais aussi dialogue avec tout l’environnement, avec le fleuve, le vent, les sons ambiants qui, les uns sans les autres, ne pourraient créer ce moment miraculeux de la danse d’Antonio ; ce moment est lui-même le résultat de toute la vie d’Antonio, de son osmose avec les eaux de la rivière, avec les montagnes d’où elles proviennent, avec les ancêtres qui vivent en lui, et la projection de son amour pour l’aveugle Clara,  tendu vers elle dans la solitude d’un printemps exacerbé. Imagine-t-on Antonio, déguisé en clown à la mode, mourir d’ennui au café du coin en rêvant des discothèques de la capitale ? Où sont passés les descendants d’Antonio et de Clara ? Qu’en a fait le grand raz-de-marée de vulgarité consumériste internationale à tonalité américanisante ? Dans quel abîme de stupidité hagarde s’est-elle abîmée, la France de Giono ?

 

La petite fille était revenue s’asseoir sur sa chaise. Elle tenait sur ses genoux et dans ses bras une grosse guitare d’homme. Elle la dorlotait avec sa main comme une grande sœur. Elle frottait les notes basses toujours dans la même cadence et le bruit du fleuve, le bruit des femmes courant dans la rue, le hennissement des chevaux libres et du vent chantaient tout autour.

Peu à peu maintenant tout prenait corps et musique, la nuit était descendue. Des enfants couraient dans la ville en secouant des torches de lavande sèche.  Une phosphorescence blême huilait les bonds du fleuve et ses détours gras éclairaient au loin la plaine comme des lunes. Tout le ciel tiède battait contre la fenêtre. On entendait vivre la terre des collines débarrassées de gel, et loin, là haut, dans la montagne, les avalanches tonnaient en écartant le brouillard, éclaboussant la nuit de gros éclairs ronds comme des roues.

Matelot regardait droit devant lui. Il battait la mesure en frappant sur la table avec sa main plate.

- Qu’est-ce que tu joues ? demanda Antonio.

- Des tristes, dit-elle.

- Qu’est-ce que c’est, ça ?

- C’est rien, dit-elle, je l’invente.

- Fais-moi danser, dit Antonio.

- Viens.

Il se dressa. D’un coup de pied il se débarrassa de sa chaise. Il était furieux de cœur et lourd de boire. Il fit deux pas en étendant le balancier de ses bras.

- Hari ! cria Matelot.

Et il se mit à battre la table à pleines mains.

- Vas-y, bon cœur.

Antonio eut un petit sourire gris.

- Oh le cœur y est, dit-il, oh ! oui.

Il écarta ses bras en croix. Il avança son pied droit, puis son pied gauche. Il s’agenouillait doucement sur l’air à chaque pas, il penchait la tête en avant. Il offrait ses bras ouverts. Ses gros souliers criaient. Pas à pas, dans les touka-touk de la guitare et les sombres contrecoups frappés sur la table, il s’avança près de la petite fille. Il resta là à trépigner presque sans gestes : petits plis du genou, secs dans la cadence, frémissement des bras, les mains à peine, une douce ondulation du long corps brûlant, comme une épave d’arbre qui a touché le centre du remous.

On n’y voyait presque plus. La petite fille jouait, penchée sur sa guitare, toute secouée par sa musique. On ne voyait que ses longs cheveux brillants et sa main blanche qui dansait en face de l’homme sur les cordes sombres.

Matelot ouvrit la fenêtre. Le grondement du fleuve souffla en plein avec des embruns et du vent tiède.

Antonio tourna trois fois sur lui-même puis il se laissa emporter à travers la salle dans l’orbe du tourbillon. Les clous de ses souliers grinçaient sur les dalles comme l’alouette du matin.

En bas dans le fleuve, de grands arbres passaient bras écartés. Le feu des torches de lavande embrasait la rue. La petite fille releva la tête. Antonio tournait. Elle le regarda avec un large sourire et, nerveusement, elle appuya des coups plus forts sur les cordes. Lui, chaque fois, plait brusquement les genoux, jetait les bras en l’air comme un homme qui s’enfonce dans l’eau, puis il se redressait sur l’aisance de ses bras étendus, il ondulait, penchant la tête comme pour se lancer dans un nouveau trou de la musique ; l’énervement de la guitare arrivait et il sombrait à genoux, les bras en l’air, avec un grand soupir de toute sa force.

Il riait lui aussi d’un rire qui ne s’adressait à personne. Il dansait. Il courbait le dos et relevait ses bras au dessus de sa tête. Il courbait les mains comme des feuilles fatiguées. De ce temps ses pieds battaient les dalles de pierre. Il reprenait la cadence en relevant son corps d’une souple ondulation de longe de fouet et alors il rejetait sa tête comme un pompon de laine. Et ainsi, pliant toujours ses jambes, comme s’il foulait dans la cuve.

 Jean Giono: le Chant du Monde

 

 

Publié dans les chants perdus

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