Des boîtes et des cases.

Publié le par Laurageai

Ce dimanche au monastère de Solan, Pierre Rahbi exprime, au cours de sa conférence, avec une profonde et lucide simplicité, quelque chose que je ressens depuis que j’ai mis les pieds à l’école primaire : la « liberté » de l’occidental contemporain, dont il est théoriquement si fier et si jaloux, qu’il pense avoir conquise en surfant sur la vague des Lumières et de la Révolution française, n’est qu’une illusion.  Son existence, dit Pierre Rahbi, est absolument carcérale.  Tout petit, on commence à le formater dans la boîte de l’école, puis du lycée, le « bahut », dans un esprit de compétition où le premier de classe est la référence. Cela en vue de lui faire trouver le plus vite possible une place dans une « boîte », où il ira travailler toute sa vie, ne pouvant espérer, au mieux, que changer de boîte. Pour se distraire, draguer et se reproduire il ira où ça ? En boîte.  Trop âgé pour vivre seul, on le mettra dans une maison de retraite, puis il ira s’allonger dans sa dernière boîte.
Personnellement, je n’avais pas la vocation des boîtes et cherchais désespérément  à m’en échapper si je me sentais piégée dans l’une d’elles. Je sentais très bien où l’on voulait en venir avec moi. Et quand je fus obligée de travailler à l’Education Nationale, je voyais très bien où l’institution voulait en venir avec les élèves qui m’étaient confiés. Les parents eux-mêmes n’ont qu’une chose en tête : faire entrer leurs enfants dans les boîtes les plus prestigieuses, celles que l’on range sur l’étagère supérieure de notre société, et lorsque vient enfin ce moment désiré dans les transes d’une anxiété permanente, ils laissent fuser cette exclamation ô combien abominable, quand on y pense : « Ouf ! Enfin ! Les voici casés ! »
Oui, l’idéal de vie occidental que nous envie la terre entière, c’est cela : se caser. Chacun dans sa case, comme un chiffre dans la cellule d’un tableau Excel. Dans sa boîte. Dans son cube de béton, individuel ou collectif. Isolé au sein de la multitude, fiché, répertorié, et périodiquement sélectionné par le curseur . A chaque pas, on vous demandera de quelle boîte vous sortez, dans quelle boîte vous vivez, dans quelle boîte vous travaillez, et de produire tous justificatifs utiles. Un mois par an, vous aurez le droit de vous déplacer dans tous les sens, ce que vous ferez avec frénésie : bacchanales estivales qui  ne vous affranchiront pourtant pas des boîtes. Il y a des boîtes plus confortables ou plus esthétiques que d’autres, plus ou moins spacieuses, voire même ludiques. Mais tout, absolument tout, jusqu’à notre malheureux bétail, jusqu’aux œufs, au poisson et aux légumes surgelés, est mis en boîte, mort ou vif, avec une étiquette par-dessus.
Et ceux qui n’entrent pas dans les boîtes ? Il leur faut y entrer, coûte que coûte. Ceux-là, depuis deux cents ans qu’on nous met en boîte,  on a appris à les mater. Il faut entrer dans les cases, sinon dériver dans la marginalisation totale, ou bien être purement et simplement massacré, si besoin  est, par populations ou classes entières. Entrer dans la boîte au prix de n’importe quelle mutilation, de n’importe quelle lobotomie. Et cet affreux modèle fait des émules partout, certains pays émergents sont même beaucoup plus radicaux et implacables dans la mise en boîte.
Les boîtes sont l’antithèse de la vie, même celle, la dernière, où l’on nous met pour dérober aux morts-vivants le spectacle de leur transformation ultime. Dans nos boîtes, nous vivons séparés de tout ce qui vit sur la terre en symbiose, dans nos boîtes, nous pourrissons en dehors de la terre et sans lui être rendus. Nous prenons sans rien donner, nous pillons avec une insolence et une stupidité criminelles. Nous ne sommes plus ni de la terre, ni du ciel, ni des eaux, nous sommes ces extra-terrestres que nous imaginons, dans les films de science-fiction, ceux qui viennent détruire le monde, pas besoin d’aller les chercher dans d’autre galaxies : ils sont parmi nous, à l’œuvre, ravageant  tout autour d’eux, comme une nuée de sauterelles.
Nous ne connaissons plus la musique de la vie, mais seulement le vacarme de nos machines et nous avons peur du silence. Nous ne voyons plus la beauté infiniment adorable et gratuite de la création, mais des spectacles vulgaires où rien n’est assez clinquant. Nos sens sont émoussés et nos cœurs endurcis. Et c’est pourquoi tout va si bien.  C’est pourquoi, autour du veau d’or toujours debout, Satan mène joyeusement le bal, entraînant dans sa danse macabre bariolée et tonitruante, des milliards de danseurs enthousiastes et hagards, de plus en plus amnésiques, de plus en plus machinaux, mais persuadés d’être libres comme jamais, d’avoir droit au bonheur dans le Meilleur des Mondes,  et prêts à martyriser toute créature qui leur semblerait faire obstacle à l’exploitation éhontée et au gaspillage suicidaire.
 

Publié dans le meilleur des mondes

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