Esperanza

Publié le par Laurageai

Beaucoup d’animaux ne naissent que pour souffrir. Généralement confiants et doux, ils tombent entre les mains d’irresponsables, de malades, ou pire de brutes qui les exploitent, de sadiques auxquels ils servent de souffre-douleurs.
Sur les sites consacrés à la défense des animaux, je lis des histoires tellement atroces que j’ai honte d’appartenir à la même espèce que les bourreaux dont il est question.
En Russie, quelqu’un m’a répondu qu’il se trouvait des gens capables de faire griller un clochard pour s’amuser et filmer la scène sur leur portable. Alors les animaux…
En effet. Mais je ne doute pas une minute que de tels individus n’aient commencé par martyriser le chat ou le chien du coin, et si l’on se place seulement du point de vue de notre égoïsme d’espèce, cela devrait être pris en considération par tous les gouvernements : celui qui aujourd’hui, quel que soit son âge, torture atrocement n’importe quel animal fera la même chose avec les gens dès que l’occasion lui en sera donnée.
Les animaux souffrent également de l’irresponsabilité et de l’indifférence. En Russie, les mégères des organismes qui géraient les immeubles muraient les caves avec les chats qui y vivaient, et venaient menacer de représailles les grand-mères qui tentaient de les libérer pour leur éviter de mourir de faim, car elles avaient l’ordre de débarrasser les lieux des félins qui, pourtant, débarrassaient, eux , les habitants des rats qui y pullulaient . Ma chatte Chocha, recueillie là bas, dans un escalier d’immeuble, m’a ainsi sauvée d’une invasion de joyeux Gaspards dont je ne savais comment me défendre.
Dans cette même Russie, au moment de la collectivisation, des paysannes arbitrairement arrêtées et déportées, avaient, dans l’espoir de les sauver,  déposé leurs enfants en bas âge devant l’administration de leur région, et les fonctionnaires qui y travaillaient les avaient laissé mourir sur le trottoir, parce qu’ils n’avaient pas reçu d’ordre les concernant.  Le réflexe des mégères qui emmurent les chats et celui de celles qui laissaient mourir les bébés des paysannes me paraît relever exactement du même mécanisme. Vous entendez hurler des animaux ou des bébés affamés et vous ne faites rien, ce ne sont que des animaux, ou des enfants d’ennemis du peuple et vous avez des ordres. Ou vous n’en avez pas.
Sur un forum de bénévoles qui essayaient de placer des animaux abandonnés, j’avais lu l’histoire suivante, celle d’une jolie jeune chatte : elle avait été retirée à une vieille communiste qui l’obligeait à participer aux défilés et manifestations de nostalgiques du stalinisme auxquelles elle allait pieusement elle-même. Mais l’animal ne manifestait aucun enthousiasme prolétarien, préférant rester bourgeoisement en sécurité et en paix dans l’appartement, et la vieille en était scandalisée. Un jour, cette chatte contre-révolutionnaire avait même eu l’audace de s’installer pour dormir sur la photo du petit père des peuples. Alors la vieille l’avait enfermée dans un seau où elle la laissait mourir de faim. Heureusement pour la pauvre bête, une voisine avait réussi à la sauver du Goulag. Je ne doute pas que la viocque ait fait merveille, dans les années 30, dans quelque camp de la Kolyma. Et comme aujourd’hui, la belle époque est malgré tout terminée, elle se rabattait sur la malheureuse petite chatte.
En Espagne, où l’on se délecte des corridas, on va également à la chasse, avec de pauvres lévriers, d’ailleurs d’une grande beauté, qu’on se fait un devoir et un plaisir, à la fin de la saison, d’exécuter avec des raffinements de cruauté inimaginables dont je passerai les affreux détails aux lecteurs sensibles, pour leur éviter d’en être hantés pendant plusieurs jours. Mon beau-père, paysan français, a chassé tant que cette activité n’est pas devenue le Vietnam ou l’Afghanistan du planqué un peu trop bourré de testostérone.  Le principal intérêt pour lui, en dehors de manger du gibier et d’arpenter la campagne, c’était sa complicité avec son chien de chasse que jamais au grand jamais il n’eût maltraité.  Mais dégommer le chien après la saison se fait de plus en plus et pas seulement en Espagne. Mais en Espagne, il paraît que c’est une tradition, que plus le clébard souffre avant de mourir, meilleur sera celui de la saison suivante. Et l’on s’étonne des horreurs de la guerre d’Espagne… Depuis que je connais l’histoire des Galgos, tout me paraît beaucoup plus clair. Quand on est capable de faire cela à des chiens, on peut faire n’importe quoi à des gens.
Naturellement, il y a aussi  les animaux maltraités pour des raisons économiques, les élevages concentrationnaires, les abattoirs, la viande hallal, le trafic d’animaux exotiques, les animaux sauvages massacrés pour l'ivoire ou les vertus soi-disant médicinales de quelque partie de leur organisme. Vous me direz qu’on trafique aussi les enfants et les femmes, alors les animaux… Eh bien non, justement. Même combat.
Si je n’étais croyante et n’avait à l’esprit, dans l’abîme d’horreur, d’ignominie et de vénalité qu’offre l’activité humaine à mes yeux effarés, les lumières éparses de nos différents saints, les quelques lieux où l’Esprit souffle encore, je me demanderais vraiment à quoi bon la vie…
Comment peut-on réduire un être vivant à cet état-là ? Eh bien Esperanza est sans rancune. Voyez son regard confiant, un regard de petit enfant. Un de nos semblables a fait de cette chienne un squelette, mais elle continue à lever sur ceux qui la sauvent des yeux pleins de bonté.
Je soupçonne les gens capables de commettre de telles atrocités de détester instinctivement chez leur victime tout ce qu’ils ne seront jamais : innocents, beaux et nobles.
Je les soupçonne de ne plus être des gens mais des enveloppes vides occupées par de virulentes entités maléfiques.
Je note enfin que ce genre de phénomène a pris une ampleur incontrôlable et ne semble plus soumis à aucun code.
 

Publié dans le meilleur des mondes

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