Зародилась ягодка :Vladimir Skountsev, sa femme Marina, son fils Fédia et leur ensemble.

Publié le par Laurageai

 J'ai connu Skountsev et le Cercle Cosaque il y a dix ans. Je m'intéressais au folklore russe, j'en cherchais les manifestations authentiques, au delà des moutures soviétiques académisées, du sirop typique, de cet affadissement, de cette vulgarisation, de cette emphase dans le bruit et les effets, caractéristiques  d'une époque de sourds et de myopes, au coeur et aux sens émoussés. Et je suis arrivée dans cette maison de la culture ruinée, lépreuse et glaciale où une dizaine de barbus se réunissait pour chanter. Ils se demandaient d'où je sortais, mais ils m'ont laissée assister à leurs répétitions, soir après soir. Et j'y allais dans des états de fatigue indescriptible, coûte que coûte, pour assister à ce miracle, pour regarder se transfigurer ces bonshommes tous plus ou moins ivrognes, fauchés, virés par leurs femmes, malmenés par la vie, humiliés par les diverses administrations, privés de domicile décent ou de domicile tout court. Skountsev, vieux-croyant matois, bourré de talent, investi d'une force vitale faunesque, emmerdant, énorme, insupportable. Sa bonne et placide femme, enchantée de voir une autre Madelon dans son escouade, avide de compréhension féminine et de discussions dans le couloir lugubre autour d'une cigarette, loin des gorilles et de leurs grosses voix. Mais moi, qu'elle veuille bien m'en excuser, c'est avec les vieux machos cosaques que je me sentais le mieux. Dès qu'elle tournait les talons, ils étaient comme des enfants qui voient disparaître la maîtresse d'école. Ils donnaient toute leur mesure! Les bouteilles sortaient du placard et l'accordéon entrait dans la danse!
  Si Skountsev était officiellement le chef de la formation, je ne l'ai jamais vu "diriger" son choeur. Dans la musique et le chant traditionnels, pas de chef d'orchestre. Les gens chantent ensemble, c'est une façon de communiquer, d'entrer en résonnance harmonieuse les uns avec les autres. Chaque voix trouve spontanément où se placer, et elle conserve sa couleur, son caractère, son espace. Les architectures vocales qui se créent de la sorte peuvent être très complexes, tout comme la structure d'une plante ou d'un cristal, et obéissent à des lois organiques, cosmiques. Pour moi, en dehors de la grâce divine, il n'y a pas de bonheur qui puisse se comparer à celui d'être réintégré dans cet ordre et de sentir résonner en soi le vent, la terre, les eaux, tout ce qui vit et a vécu. Ce n'est, en fait, pas une musique qui s'écoute de loin, dans un fauteuil, c'est une musique qui se chante et se danse.
  En revanche, Skountsev n'avait pas son pareil pour former les gens à ce qu'ils n'avaient, hélas, pas reçu directement de leur entourage, pour les faire entrer dans cette tradition, pour fournir l'eau vive qui manquait aux semences ancestrales. Le regarder enseigner me fascinait, car j'avais du mal à repérer de véritable intervention, et pourtant, tout se mettait en place.
  Dans la maison de la culture "la Faucille et le Marteau" revivaient ainsi les ancêtres des cosaques massacrés par le pouvoir soviétique, à chaque fois que chantaient leurs descendants par la chair ou l'esprit. Ils étaient en conflit permanent avec une mégère qui enseignait le flamenco et rêvait de leur piquer leur local. Des jeunes gens arrogants venaient perturber leurs séances. Et je songeais avec douleur que tous ces pauvres petits mutants, totalement ignorants de leur propre tradition, déshonorée par toutes les adaptations académiques qu'on avait pu en faire, se ruaient sur celle des Espagnols et des Irlandais d'une façon tout aussi extérieure et frelatée. C'est même en assistant à cela que je me jurai, quelque fût mon amour du folklore russe, de me pencher sur ce qu'il restait du mien.

Publié dans les chants perdus

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