Les chants perdus

Publié le par Laurageai

Sous les nuages

Les bleus rivages

Des bouts du monde

Où font la ronde

Des oiseaux blancs

Au fil du vent,

 

Bercent l’encens

Des monastères

Dans la lumière,

Leurs ors précieux

Au bord des cieux,

Etincelants.

 

Mais plus de chants

Au fil du vent,

En leur absence,

Signe des temps

Passent en silence.

Les pauvres gens.

 

Et leurs enfants

Depuis longtemps

N’ont plus d’oreilles

Pour leurs merveilles

Et n’ont plus d’yeux

Pour le bon Dieu.

 

Ils n’entendent plus

Les chants perdus

Des vies brassées

Dans la lumière,

L’éternité

De leurs prières.


 
  Chanson que j'ai écrite et composée à Krasnoïé au printemps 2009. Dans ce village, le silence est plein de vent et de chants d'oiseaux, avec, au loin, la rumeur confuse de la route qui va de Moscou à Arkhangelsk.  Cet écho mécanique et vrombissant accentue encore l'impression de transparence, de recueillement et de grâce qui s'exhale de tous les autres sons et de la lumière, du ciel immense et béant  L'été, on y entend aussi des cris d'enfants, des conversations, des tronçonneuses, des moteurs, des vaches, des chiens, et l'imbécile local qui met sa radio le plus fort possible, estimant que si ça lui plaît à lui, ça doit plaire à tous les autres. Mais personne ne chante plus. Or on y chantait sans doute, il y a encore vingt ans. L'oncle Micha, accordéoniste virtuose et amateur de couplets lestes, est mort l'année où j'ai acheté mon isba. Ma voisine pleurait son fils et attendait la mort. Quand je lui demandai si elle connaissait des chansons d'autrefois, elle me répondit que oui, mais que cela n'intéressait plus personne et qu'elle n'avait plus le coeur à cela. Son mari, sombre et taciturne, buvait comme un trou. "Te rends-tu compte, me disait-elle, que j'ai passé cinquante ans de ma vie avec cet imbécile?" Il l'a tabassée, un jour de beuverie, cet été., et elle a sauté par la fenêtre de l'hôpital. Le vieux est parti, abandonnant le chat, je ne sais pas ce qu'il a fait de la chèvre, que j'aimais à voir brouter dans le champ, sous les grands nuages majestueux et légers..
  Je me suis adressée à la tante Zina, qui faisait semblant d'aller chercher de l'eau à la source, pour se donner la possibilité de me croiser et de me parler. "J'ai grandi sous les soviétiques, on n'apprenait plus ces chansons." Elle m'a juste récité des vers spirituels. Puis on m'a parlé de la tante Katia, que je suis allée voir: "Oui, je connais tout, mais je n'ai pas le temps!" Peut-être arriverai-je à la décider et me lèguera-t-elle ce qu'elle est désormais la seule à conserver encore: les clés ancestrales de l'âme de Krasnoïé. Le code, le langage qui donne accès à la musique du vent, à cette  mystérieuse symphonie déployée autour de cette église étrange, monumentale et immatérielle, qui absorbe les nuances du ciel dans ses murs chaulés et son dôme luisant. Un ami folkloriste m'a dit: "Nos chansons sont des entités spirituelles immémoriales qui disparaissent avant que nous puissions les retenir, et celles que nous retenons, nous ne les chantons pas comme nos ancêtres, car nous ne sommes ni dans le même environnement, ni dans le même état d'esprit, elles n'ont plus les mêmes couleurs." Chaliapine observait pourtant, il y a moins de cent ans, que "toute la Russie chantait."
  Le vingtième siècle a vu  la mort de presque  tout ce qui nous donnait accès à la dimension éternelle. Une mort pas toujours naturelle, une mort préméditée par des forces qui y trouvent leur avantage et que soutient notre complicité plus ou moins consciente, plus ou moins active. Ce que nous retrouvons, ce que nous préservons, ce que nous prenons dans notre coeur y permet le jaillissement de sources vives qu'on avait détournées ou taries.

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