Les chants perdus 3: les sons assourdissants de la radio

Publié le par Laurageai

Hier, dans la boutique où nous sommes entrés avec L., les sons assourdissants d'une radio. Une voix d'homme, dans une langue incompréhensible (grecque? espagnole?) répète toujours la même phrase au rythme enragé et obsédant d'un orchestre. Je demande à L. si ce hurlement et ce rythme répétitifs entrent dans la catégorie de la musique. Et nous en discutons longuement. J'en pense ceci. Ils y rentrent si, sous le concept de musique, on fait entrer n'importe quels sons organisés de façon rythmique, ils n'y entrent pas si l'on considère la nature et du rythme et de la musique et plus largement, de l'art. Cette musique contemporaine, entièrement centrée sur le rythme, dans les hurlements, l'orchestre etc., s'efforce, me semble-t-il, ( et c'est le rêve de tout l'art contemporain) de crier, d'exprimer, d'ex-tout ce qu'on voudra ) - ce rythme animal, cette "pulsation" qui "pulse", de façon bestiale et inconsciente, dans le monde et dans toute notre vie - tout ce qui est inférieur et vient du bas, tout ce qui est obscur, dans le sens "biologique" et non moral du terme. Avec mon frère André, à Séniak, près de Belgrade, par une chaude journée, nous avions retourné avec des bâtons un chien crevé qui gisait dans une évidente immobilité. Mais de l'autre côté, il grouillait de millions de vers. Et je me suis rappelé toute ma vie cette terrible "pulsation" de la décomposition, cette pourriture pleine de vers, qui, de plus, prenait au soleil un éclat aveuglant. La pulsation de la décomposition, celle du sexe, la pulsation incessante de tout ce qui est "organique". Et il m'est venu à l'esprit que c'est précisément cette pulsation, ignorant qu'elle est de la pourriture et pensant qu'elle est la "vie", que cherche à exprimer la "musique contemporaine", ces terribles cris et hurlements dans le microphone... Alors que l'affaire de l'art, depuis le début, avait été d'en triompher, au moyen de ce qui dans l'homme vient du haut et non du bas. Et cela concerne, à mon avis, non seulement la musique mais tout l'art contemporain.
Journaux du père Alexandre Schmemann
extrait traduit par mes soins

Ce troisième extrait éclaire bien les deux autres. Certes, le père Schmeman n'a certainement pas entendu ce jour-là ce qui se faisait de meilleur dans le domaine du rock'n'roll, mais même s'il existe un bon rock, et même si j'ai pu l'aimer à l'époque, je suis forcée de reconnaître qu'en effet, il s'apparente à une culture de mort::sexualité débridée, drogue, alcoolisme, mythologie de la violence, du suicide, de la fureur de vivre qui n'est souvent qu'un furieux désir de mourir au plus vite, de multiplier les sensations exacerbées pour tuer son ennui, son vide intérieur, son angoisse existentielle; et les représentantsles plus éclatants, les plus doués  du rock des années 60 70 sont effectivement morts prématurément des suites de leurs excès. Culture de la mort, culture de la rupture et de la provocation permanentes, culture d'une jeunesse éphémère vite fanée, vite gâchée, mise dix ans sur un piédestal avant d'être rejetée aux oubliettes de l'histoire. Nous sommes loin du chant immémorial, vivifiant, transcendant et éternellement jeune des générations dont nous avons rejeté l'héritage, avec la bénédiction d'un académisme professoral méprisant tout ce qui ne pouvait être écouté à l'opéra ou enfermé derrière les vitrines d'un musée, sans comprendre que même ces objets irréprochablement classiques de l'adoration des élites cultivées n'auraient pas vu le jour sans le  terreau de la tradition orale et des savoir faire ancestraux. Il n'y a pas si longtemps, on vivait dans les villages et on ne s'y ennuyait pas, au bar du coin, en rêvant de se déshonorer sous les sunlights devant des journalistes éhontés et un public voyeur. On vivait, quelles que soient les difficultés de l'existence, d'un même souffle avec l'alouette et la brise qui la porte sans cesse vers le soleil et vers l'azur.

Publié dans les chants perdus

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