Musique dissidente

Publié le par Laurageai

Vladimir Skountsev donnait hier un concert, avec ses cosaques, concert qui a débuté dans la pagaille habituelle et s'est achevé dans le jardin du Fond de Culture Slave, le public chantait et dansait, buvait du thé, avec des oeufs de Pâques et du koulitch, sous l'oeil goguenard de quelques adolescents. Après quoi je me suis retrouvée, comme autrefois, dans une cave lugubre et sale, en train de faire la fête autour de verres jetables, de vivres et de confiseries accumulées au milieu des bouteilles de vodka et des sacs en plastique. Skountsev avait une nouvelle recrue, un jeune homme fortement typé asiate qui vient d’une communauté de cosaques du Baïkal, émigrés en Australie depuis la Mandchourie. Ce gros bébé aux yeux bridés irradie le bonheur d’être de retour au pays de ses ancêtres, et de chanter son patrimoine. Sa ferveur et sa joie sont extrêmement touchantes. Il se désole du peu d’intérêt, et même de l’hostilité, que témoigne le mutant post-soviétique envers tout ce que sa petite communauté échouée en Australie a conservé avec tant d’amour. Et en effet, cette hostilité est réelle. Skountsev organise ses rencontres au Fond de Culture Slave, et les employées du restaurant de cet organisme, destiné à promouvoir tout ce qui a trait à la culture originelle du pays, font preuve, avec lui et les gens qui paient pour l’écouter, d’une insolence et d’une agressivité indécentes, dans la plus pure tradition de la mégère soviétique. Les gens supporteront très bien qu’on les emmerde avec une radio qui gueule à travers toute la rue, ou  tout le village, en revanche, ils sont souvent d’une grande méchanceté quand les cosaques se rassemblent pour chanter et danser. Le spectacle de cette joie, de ce bonheur de communiquer et de communier dans la musique, une musique que l’on fait soi-même, avec son âme, avec sa vie, de ces visages transfigurés leur est insupportable. M’est avis que cela leur fait par trop sentir à quel point ils sont mutilés, avilis, asservis. Habillés de façon généralement indigne et grotesque, parqués dans des cages à lapins, avec pour seule distraction des discothèques enfumées où l'on martèle un tohu-bohu mécanique,  ils traînent leur ennui et leur insatisfaction de consommateurs frustrés dans la société  qu’ils ont laissée s’installer, après que le communisme eût magnifiquement préparé le terrain, au bénéfice de quelques gros richards internationaux sans conscience. Et voilà que des va-nu-pieds leur chantent  la noblesse du service choisi et rempli avec dévouement, celui de sa patrie, de ses ancêtres, de sa foi, de la souffrance et du sacrifice assumés, revendiqués, ils leur chantent les forêts et les fleuves, les chevauchées héroïques, les amours romanesques, tout ce qui donnait du prix à la vie de ceux qui n’avaient pas constammentMoscou-2011-030-copie-1.jpg peur de la perdre. Ils n’ont ni voiture de luxe, ni vaste appartement, ils ne se trémoussent pas sur les plateaux, les journalistes les ignorent, ils passent à côté des tristes idéaux qui motivent la foule. Mais leur existence est cent fois plus brillante et intéressante, dans son dénuement, que celle des bandits qui tiennent le haut du pavé, de leurs histrions et de leurs esclaves.

J’avais l’impression étrange d’être coupée de mes sources, de cela qui est ici encore un peu vivant, de ce folklore, qui m’est plus proche que le mien, parce qu’il est large, profond, immémorial et qu’il emporte tout dans le cours capricieux de son fleuve aux mille affluents oubliés.

 

Publié dans Russie

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