La retraite ou le cercueil

Publié le par Laurageai

Ecoutant, un  de ces derniers matins,  une gauchiste caricaturale parler des retraites d’un ton revendicateur,  je me suis brusquement surprise à être de son avis, qu’est-ce à dire ? Mais ce n’est pas si rare, au fond, c’est le ton, le fond idéologique qui m’agacent, pas forcément le contenu, avec lequel je suis quelquefois complètement d’accord. Que faire, alors ? Dire qu’elle a tort par solidarité avec « mon camp » ? Non, je n’ai pas, je n’ai plus de camp. Ca complique tout, mais ça libère.

Il y a quelques jours que je suis officiellement à la retraite. Cela n’entrait pas dans mes plans, j’avais la trouille de reprendre une liberté famélique à un âge où l’on aime bien savoir de quoi seront faits ses lendemains rétrécis.  Mais la situation a changé  parce que ma mère ne pouvait plus rester seule. Je résistais, je redoutais de bouleverser ma vie, de quitter l’endroit où j’avais tant d’amis, mais il a fallu céder et partir, prendre la retraite, et au galop, et aux plus mauvaises conditions, une toute petite mesquine retraite à compléter obligatoirement ça et là par autre chose.

J’ai 58 ans et je travaillais dans l’Education Nationale. En dix ans, j’ai eu une fracture du poignet, et cinq opérations, des migraines à chaque rentrée pendant trois mois deux jours sur trois, je tenais à coups de médicaments qui m’ont conduite au bord de l’ulcère. Et puis il me fallait remplir trente six milles tâches à la fois, ce dont je suis constitutionnellement incapable: l’institutrice, l’assistante sociale, la psychologue, le chasseur de tête, l’actrice, le clown, la secrétaire efficace et organisée ; j’oubliais tout, je cherchais, dans la panique et le bordel, les milliers de papiers, à archiver, produire, remplir, distribuer et ramasser, en vérifiant qu’on les avait signés et renseignés.  Je manquais de sommeil de façon chronique et m’endormais partout, au volant, dans le métro, aux réunions et même en classe. Je ne me plains quand même pas trop, car, en comparaison d’autres boulots, le mien avait au moins des aspects humains, et même intellectuels, enrichissants mais tout de même, je le proclame à qui veut m’entendre : le travail, ce n’est pas la santé, et pour travailler, il vaut mieux en avoir à revendre.

L’année dernière à cette heure-ci, je me demandais vraiment si, cette fois, j’allais réussir à faire face. Cela me paraissait tout à coup absolument insurmontable. Un jour où je voulais montrer aux gosses (car à cet âge-là, il faut leur montrer, ils ne comprennent pas forcément les mots les plus simples) comment sauter le plus loin possible, je me suis cassé la gueule, tel un vieux cygne arthritique. Ils n’ont même pas ri. Ils restaient interloqués : « Ben… maîtresse ! Pourquoi t’es tombée ? »

Alors imaginez, à soixante cinq ans ou à soixante-dix… Pas besoin d’imaginer, d’ailleurs, j’ai vu : la chère amie russe bourrée de diplômes que j’avais fait embaucher comme assistante maternelle et qui a travaillé jusqu’à plus de soixante dix ans, les habillages, déshabillages, la ronde, les chansons, le bruit, elle a tout fait, avec un dévouement admirable, pour compléter sa retraite de misère et aider sa famille, jusqu’au jour où elle s’est détraquée, d’un seul coup, comme une vieille mécanique qui perd ses ressorts. Elle avait tellement de tension qu’elle ne pouvait plus mettre un  pas devant l’autre.

Me voici à la retraite, et je travaille, je travaille même beaucoup, sur une traduction. Mais ce n’est pas pareil. Je ne prends pas le métro, ni la voiture, je ne fais pas quotidiennement la course contre la montre. Je n’ai pas la migraine, je mange des plats sains à des heures normales.  Je suis fatiguée, mais je tiens le coup.  Ce travail, il est de mon âge. Et il est dans mes cordes.

La retraite… la liberté. Le ciel, à nouveau visible. Les arbres, les plantes, les oiseaux qui passent, tout cela qui vaut tellement la peine d’être vécu et dont on nous prive de plus en plus. Si j’avais su, je l’aurais prise encore plus tôt. Mais je ne regrette vraiment pas de ne pas l’avoir prise plus tard. Car j’allais droit à la mort prématurée, enfin, si l’on considère encore qu’il peut être prématuré de mourir à soixante ou soixante cinq ans, bien sûr. Et c’est là que j’en reviens à la discussion entre le journaliste et la militante, à la télévision. Le journaliste glissait perfide : « Mais l’espérance de vie a énormément augmenté ! » C’est vrai, pensai-je, mais vous verrez que lorsque les vieux s’éterniseront au boulot, ils ne feront pas long feu ! » Et c’est bien d’ailleurs là-dessus que l’on compte. Car, ainsi que l’observait la gauchiste, on veut garder les vieux au travail quand les jeunes chôment des années, et que passé cinquante ans, les cadres, dans les entreprises, travaillent sur des planches savonneuses. C’est que, naturellement, il n’est pas vraiment question de garder les vieux au travail, on sait bien qu’ils ne feront pas  souvent l’affaire, on ne veut, ou on ne peut, simplement plus payer pour eux. Alors on nous raconte des histoires, pour ne pas avoir l’air de tirer sur les ambulances, ni de revenir au système du cocotier : quand pépé n’arrive plus à grimper, il tombe, et ça fait une bouche de moins à nourrir.

Le lendemain, à la même émission et sur le même thème, nous avions Martine Aubry, la gauche politicienne qui, il y a 30 ans, faisait miroiter aux gens la croissance exponentielle des lendemains qui chantent. Les lendemains ne chantent plus du tout, et cette bonne femme nous explique que l’on doit pratiquer « humainement » cette réforme. Moi, ce que j’entends dans ce discours, c’est qu’on va, peu à peu, « humainement », supprimer les retraites, je ne cesse d’en avoir la triste confirmation,qui m'apparaît en filigrane, derrière tout ce boniment.  Ne me dites pas non : vous allez voir… Il en est, à droite, qui applaudissent, pas moi. Ce que je reproche à la gauche, et même à la droite capitaliste, et aux sirènes des années 60 et 70, c’est de nous avoir fait croire que la vie allait être de plus en plus longue, agréable, que nous étions sur terre pour « nous éclater », pour prendre du bon temps, le progrès, messieurs dames, le progrès ! Je n’y ai jamais cru, heureusement, et quand à la disparition des retraites, j’ai vu venir le coup dès que j’ai assisté à ce qui se passait en Russie. La Russie, c’est le laboratoire du post-modernisme. Le paradis sur terre et l’avenir radieux débouchent sur la gueule de bois des lendemains de défonce. 

A la différence qu’en Russie, la vie n’ayant pas cessé d’être dure, en dépit des boniments, des slogans et des affiches, s’est conservée quelque peu une certaine solidarité familiale. Mais en France ? Voilà qu’arrivent, à ce qui fut l’âge de la retraite, nos joyeux fêtards infantiles de l’après soixante-huit, qui se libéraient, en bondissant autour des piscines et des barbecues, de toutes les aliénations qui les empêchaient de jouir pleinement de l’existence. Ils n’en jouissent plus trop aujourd’hui, non à cause des aliénations, mais de l’ostéoporose  ou de la prostate, de la sciatique ou du lumbago, de l’ulcère et du cholestérol, en un mot, de la vieillesse en cours de développement. De plus, à part des enfants qui souvent les emmerdent, ils ont aussi de vieux parents dont ils ne savent que foutre. De ceux qui ont eu une retraite, eux, et permettent au gouvernement de nous parler de notre fameuse «espérance de vie ». Beaucoup de ces vieux parents ne sont plus très autonomes, qu’est-ce qu’on va en faire ?

En prenant ma toute petite retraite à cinquante-huit ans, par les cheveux, je n’ai pas seulement sauvé ma peau, j’ai permis à ma mère, de vieillir dignement chez elle, entre ses fleurs et mes animaux. Si j’avais été obligée de marner encore cinq ans pour toucher 150€ de plus, elle aurait échoué dans un mouroir feutré, où elle aurait tristement dépéri en l’espace de six mois. Mais ça, on s’en fout. Du moment qu’on n’a pas l’air d’une société qui les met à la poubelle, les vieux qui décarrent entre les brimades des aides-soignantes et les doses massives de calmant, ça fait de la place.

Car le vieux encore valide à son utilité : il soigne les ancêtres, il peut aussi garder les gosses des jeunes, mais ça ne se fait plus. Chacun chez soi, les gosses à l’école dès deux ans, au pré-CP à 5 ans, et en avant pour le joli voyage dans la Grande Machine à broyer les clampins.

Je n’ai pas d’opinion très arrêtée, il est possible qu’on ne puisse vraiment plus les payer, ces retraites, que tout ce beau système n’ait été qu’une petite fête de trois décennies dans notre sombre histoire. Et bientôt, ce sera le tour de la santé publique, comme en Russie, où il vaut mieux être riche et bien portant que pauvre et malade, où l’on ne rembourse plus rien et où, si l’on ne veut pas tomber entre les mains de mégères sadiques, il vaut mieux payer les tarifs exorbitants des cliniques privées, pas toujours très scrupuleuses, ou bien se faire recommander un médecin par un ami très au courant.

Nous n’aurons donc plus de retraites et une médecine à deux vitesses, celle des riches et celle des pauvres, je le vois venir, gros comme une maison. Je ne parle pas de tout le reste, on me dirait que je suis pessimiste. La faute à qui, la gauche, la droite ? La faute aux cons, de tous les bords. Je vais vous dire ce qui se passe, à mon humble avis, et sous réserve d’erreurs de perspective. Il y a quelque deux cents ans, on s’est avisé, avec Saint-Just, que « le bonheur » était « une idée neuve en Europe ». Idée au nom de laquelle on a sacrifié un nombre incalculable de gens et Saint-Just lui-même, parce que parfois, la justice immanente fait son boulot. Puis mis les campagnes à l’usine avant de les jeter dans les tranchées ou au goulag, ou dans les fosses communes, et de ne plus laisser que quelques ivrognes ruraux à l’est, et quelques industriels de la bouffe à l’ouest. Sans cesser de rêver, comme Tchékhov, des merveilleux lendemains contre lesquels Dostoïevski, lui, nous mettait en garde. Il y avait toujours quelqu’un qui nous gênait pour y arriver, au bonheur, un crétin de réac quelconque qui se mettait sur le chemin radieux de la révolution, ou bien un idéaliste qui ne regardait pas la réalité en face et retardait la production, ou encore des sauvages, des nomades, des bisons et des attardés. Mais demain, plus tard, en l’an 2000, on allait voir ce qu’on allait voir, on allait raser complètement gratis, c’était garanti, juste encore un peu de patience, juste encore quelques réformes, juste encore quelques guerres démocratiques et quelques marées noires. Eh bien voilà, coucou, on y est ! On a passé 2000, avec les couillons universels qui faisaient péter les bouchons au milieu des feux d’artifice, comme si le vrai miracle, c’était que nous fussions encore là pour le voir ! Nous sommes mêmes, les gars, en 2010, et que se passe-t-il ? Il s’annonce comment, le post-modernisme ?

Ah, me direz-vous, et je vous entends déjà, ça a toujours été comme ça ! Non, de grâce, non ! Pas ce genre de répliques stéréotypées en forme de paravent ! Vous me direz même peut-être : c’était pire ! Oui, ça mérite réflexion, en tous cas, ça dépend de l’endroit où l’on se trouve, c’est injuste, la géographie… Mais je ne prétends pas que la vie d’autrefois était un paradis. Pour les gens d’autrefois, il n’était pas question qu’elle le fût, d’ailleurs. Pour eux, la vie, c’était « une vallée de larmes », ai-je assez entendu dauber sur cette expression, symbole de « l’aliénation judéo-chrétienne ! » Or, maintenant que j’arrive à la dernière partie du voyage, je peux en témoigner en connaissance de cause : la vie est  une vallée de larmes. Forcément, c’est tellement évident, comment a-t-on pu faire croire le contraire ? D’abord parce qu’à partir du moment où l’on vit, on le fait au dépend des autres organismes, et chacun des organismes alentour ne songe qu’à bouffer avant de l’être lui-même. Au propre. Ou au figuré. Et quand on est « humain », et au dessus de cela, quand le cerveau reptilien n’a pas eu raison de cette zone mystérieuse supérieure qui semble destinée à l’appréhension du spirituel, eh bien tout de même, on tombe malade, on est bafoué, rejeté, on perd des êtres chers, on se fait du souci pour eux, chacun de nos êtres chers, qui nous sont si indispensables, peut nous être enlevé par un chauffard, un virus, ou une araignée au plafond qui le fera nous abandonner du jour au lendemain. Alors si on fait du « bonheur » le but de l’existence, pensez si nous allons cavaler après cette chimère, la plus rapide, la plus fréquente et la plus chimérique…

Autrefois, dans la vallée de larmes, on cherchait à se tenir chaud, à s’entraider. On ne crachait pas sur les occasions de faire la fête, d’être heureux ensemble, de chanter et danser ensemble; et ses inévitables souffrances, on cherchait à les transfigurer, on faisait dans la tragédie, pas dans le fait-divers. On avait mis au point, au fil des siècles, différentes manières de vivre traditionnelles qui donnaient de la beauté et de la grandeur à la vie, et aussi à la mort. Les vieux étaient assurés par la famille. Chacun avait son rôle. Les vieux faisaient ce qui restait à leur portée, ce qui ne demandait pas trop d’effort physique et que les autres n’avaient pas le temps de faire. Ils veillaient sur l’âtre, sur les enfants, ils les instruisaient. La société traditionnelle avait mis des millénaires à se constituer, évoluant, s’adaptant et se transformant insensiblement, avec lenteur, comme un arbre s’adapte à son milieu, au sol, au climat, à la direction ou à la violence du vent. Elle avait ses contrepoisons et ses contrepouvoirs et, sans être parfaite, elle était organique, elle donnait aux gens ce qu’on appelait, autrefois, dans la vallée de larmes, du savoir-vivre. Le savoir-vivre, qui allait de pair avec le savoir-être, et les savoir-faire. Trois notions qui nous permettaient de faire dignement le voyage, que nous n’avons pas choisi, depuis notre naissance jusqu’à notre mort. Que sont-elles devenues ? Qui s’en soucie ?

Nous voici nus et crus, seuls dans la multitude, comme des poissons de banc, dans  la société postmoderne, la société Frankenstein, bricolée à coups de réformes et de révolutions, avec des bouts de cadavre cousus ensemble n’importe comment. Au nom du progrès, du bonheur matériel, des lendemains qui chantent. Et voilà que les morceaux ne tiennent pas bien, le truc se déglingue, et même, il commence à puer. On nous explique qu’on va nous arranger ça, vous allez voir. Mais c’est comme si on dessoulait après avoir mis le feu à la baraque : quelque chose ne va pas, on n’est plus chez soi, et même, on n’a plus de chez soi. Et nous ne savons pas comment nous tirer de là : nous n’avons plus les savoir-faire, nous n’avons plus de savoir-vivre, ni bien sûr de savoir-être. Et encore moins de savoir-mourir.

 

 

Publié dans le meilleur des mondes

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