Entre deux chaises

Publié le par Laurageai

Moscou 2011 026J’arrive en Russie et, dans le taxi, sur la Léningradski  Prospekt, dont les bâtiments soviétoïdes sont pourtant si moches, je commence à pleurer comme une Madeleine, je me sens chez moi, oui, ici, c'est chez moi. La collègue qui me reçoit et me tape sur l’épaule, me dit qu’à Moscou, nous avons notre vie, une vie dans laquelle personne n’interfère, et que c’est cela que je regrette. En  dehors de l’explication de Catherine, je m’interroge vraiment sur ma nostalgie véritablement slave d’un pays difficile, extérieurement beaucoup plus endommagé que le nôtre sur le plan esthétique, avec un climat terriblement rude et aussi de rares spécimens de brutes et de malotrus. J’émets une autre hypothèse : l’apparent paradis français est pareil à un beau fruit plein de vers inquiétants, l’enfer russe r;ecèle des trésors et des anges, ce trou noir est plein de lumières.

En promenant le chien, ce matin, je suis allée jusqu’à la cathédrale du Christ Sauveur, dont les cloches sonnaient avec une gravité profonde et recueillie, au dessus de la foule des passants et des voitures, des maisons art nouveau et des anciens palais russes. Le ciel avait de liturgiques reflets d’argent et d’azur. Il faisait très frais, il y avait même de la glace sur les trottoirs. Soudain, en arrivant près du monastère, rue Ostojenka, j’ai vu apparaître comme un songe, au dessus de son enceinte de briques rouges, une église soit restaurée, soit reconstruite, d’une telle beauté, que je suis restée un long moment sur le trottoir, à la contempler, avec ses murs blancs et soyeux, ses douces coupoles d’or et d’argent, si légère, qu’elle paraissait un vaisseau céleste prêt à appareiller, à s’élever sans bruit dans les nuages. Ici, je me trouve, malgré toutes les manifestations infernales du soviétisme et du libéralisme maffieux consécutif, dans le cœur battant de l’orthodoxie. L’orthodoxie de Solan, ou du Skite Sainte Foy, est prise dans un environnement de sanctuaires et de monuments morts où vivent des apostats ou des étrangers qui n’ont rien à voir ni avec la religion, ni avec le passé des Français et leur sont généralement sinon hostiles du moins complètement indifférents. Ces monastères y brillent d’une lumière discrète, presque imperceptible, et rassemblent des survivants d’une tradition perdue qui viennent se greffer sur l’arbre antique et sauvegardé de Constantinople.

Et moi, je suis si bien greffée, qu'un paysage sans coupoles dorées à l'horizon ne me paraît pas vraiment normal, il lui manque quelque chose, les fleurs d'or  de la prière orthodoxe, douces, rondes et rayonnantes, comme le son dérivant des cloches.

 

 

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