Du soleil dans mon miroir

Publié le par Laurageai

Moscou-2011-050.jpgIl y a quelques jours, le diacre de notre église avait organisé un concert de Pâques auquel j'étais invitée. Après l'office, j'ai suivi la procession, si joyeuse et si douce, avec nos prêtres vêtus de rouge et d'or, sous les gais feuillages nouveaux, pleins de soleil et de nuages candides. De brillantes arches liquides jaillissaient de leurs mains bénissantes pour retomber sur nos têtes en pluie généreuse, et le carillon descendait sur nous tous, sautillant, enfantin et allègre: <Christ est ressuscité."

Ensuite, les enfants se sont rassemblés pour répéter. Enthousiastes et très nerveux, ils faisaient des caprices de divas, ils prenaient tout très à coeur. Ils interprétaient des chansons et des morceaux français ou irlandais, au violon, au violoncelle, à la flûte, à la guitare.  J'ai chanté deux chansons de Pâques, une française et une russe. Je me sentais tellement en famille, que je n'avais pas peur d'oublier mon texte, j'étais pareille à un miroir que le soleil inonde et qui le réfléchit et le décuple.

Après quoi, les artistes et le public sont allés piqueniquer dans le parc de Sokolniki, toutes générations confondues,  autour de quelques nappes jetées sur l'herbe, de sandwichs sommaires et de bonbons chimiques, de sodas et de cognac. Les chansons de la guerre succédaient aux chansons populaires,  la guitare à l'accordéon, et le rocker russo-coréen Victor Tsoï a réuni, pour finir, parents et enfants dans la même nostalgie.

  Ces réjouissances russes sur un bout de pelouse, si simples et si chaleureuses, comme elles me manquent... Je pensais à la réflexion d'un ami, quand il neigeait encore à Moscou, tandis qu'en France le printemps se déchaînait déjà: : "Oui, vous avez  des lilas qui fleurissent, mais chez nous, ici, c'est la vie..."

 Et en effet, ici, c'est la vie, et chez nous, la paix confortable et sinistre des maisons de retraite. Mais pourquoi? Cette source de vie,à laquelle je viens boire, en Russie, c'est l'amour. L'amour que je donne et celui que je reçois, dans un dialogue infini dont le plus essentiel n'est pas dans les paroles échangées, mais dans ce jeu de miroir où la lumière réfléchit la lumière en l'exaltant.. Ici, l'amour a encore du prix. En France, j'ai toujours eu l'impression, depuis ma tendre enfance, que personne n'en voulait, que cet amour dont je débordais était quelque chose de déplacé, d'inconvenant, et on me le renvoyait dans la figure, avec une gêne fuyante et goguenarde.  Ceux qui le revendiquaient pour des raisons religieuses ou idéologiques avaient tous un air contraint, des sourires mielleux, quelque chose de mièvre qui m'empêchaient d'y croire et m'auraient presque fait prendre la bonté en aversion, car ce n'était pas d'amour qu'il s'agissait, mais de sentimentalité, cette sentimentalité qui se montre souvent si impitoyableMoscou-2011-066.jpg. Ici dans ce pays dur, saigné à blanc où,  même encore aujourd'hui, les gens sont mal traités, quel amour dru et généreux! On le jette à pleine poignée, comme nos prêtres l'eau bénite, on le donne à foison, parce qu'il déborde, spontanément., naturellement, avec de vrais sourires francs et lumineux, qui viennent du fond du coeur. Et cela sanctifie tout le reste, tout l'infiniment choquant du soviétisme et du post-soviétisme.

 

 

 

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