Diablotins

Publié le par Laurageai

002.jpgAprès l'office de dimanche, au monastère de Solan, je suis allée, c’est presque une habitude, piqueniquer sur le chemin des Huguenots avec mon chien Joulik, dans un coin  à l’écart de la petite route, un champ qui m’offre une vue très ouverte sur la colline et la belle église romane qui s’y enchâsse et pointe vers le ciel son clocher trapu. Les feuillages naissants de certaines essences jetaient de chatoyants reflets verts et jaunes dans les sombres drapés des coteaux. Sur un ciel voilé d’argent glissaient d’imperceptibles nuées blanches. J’ai d’abord fait une aquarelle, dans le souffle tiède du vent rêveur, un vent du midi nonchalant, somnolent. Puis j’ai pris ma vielle russe, et j’ai joué et chanté, le coin me paraissant suffisamment désert pour pouvoir le faire sans gêner personne. Ma voix s’envolait dans un espace infini, et se mêlait au bruissement des arbres, elle entrait en prière et planait sous les nuages. Quand je me suis tue, le vent avait pris de la force, il était très doux, très puissant et très clair, et tout ce qui m’entourait semblait redoubler de beauté et me dispenser une sorte d’immense et très tendre bénédiction, l’église sur la colline, les champs, les cerisiers en fleurs, l’air brillant et suave, c’était comme si toute cette campagne répondait à mon chant, étonnée et ravie d’entendre à nouveau résonner cet hommage d’une voix humaine à la vie qui l’entoure. Cette joie, au sein de mon affliction quotidienne, était pareille à un silencieux et immense embrasement. Alors j’ai entendu un affreux moteur pétaradant, et j’ai vu arriver un adolescent sur une mobylette bricolée qui s’est mis à tourner dans l’herbe, devant moi, puis qui s’en est allé plus loin, dans un autre champ, tournoyer stupidement de la même manière, puis il a disparu, et j’ai plié mes affaires.

Je me suis alors souvenue d'un jour d'été, il y a cinq ans ou six ans, où je m'étais installée pareillement à l'écart de la route qui va de Saint-Paul-Trois -Châteaux à la Garde-Adhémar, avec un chevalet pour peindre une ferme. Il soufflait un fort mistral ensoleillé, et je m'absorbais dans mon travail, quand une voiture bourrée de "jeunes" s'est arrêtée sur le bas-côté pour m'abreuver d'insultes.

Ce matin, j’ai accompagné mon filleul au mas Beaulieu, à Lablachère, siège de l’association d’agro-écologie « Terre et Humanisme. » Avec un groupe d’adultes, nous suivions un guide passionnant et passionné, qui nous donnait toutes sortes de préceptes pour vivre de la terre en harmonie avec elle, et peut être nous ouvrir un autre avenir que celui de rats grouillant sur nos décharges. Parallèlement, un groupe d’écoliers ou de collégiens d’environ douze ou quatorze ans visitait de son côté, en la compagnie de leurs malheureux enseignants. D’affreux petits monstres débraillés, ricanants, grimaçants. Je passe à côté d’eux et l’un d’eux m’en désigne un autre : « Hé, madame, madame, lui, là, il jette des cailloux sur les grenouilles !

- Ah oui, et qu’est-ce que ça lui apporte ?

- Mais madame, c’est un connard, hé, hé, c’est un connard !

- Oui, eh bien mon pt’it père, ça, je ne te le fais pas dire! »

Un peu plus tard, j’ai vu un autre groupe de ces charmants enfants qui faisaient des grimaces dans le dos des visiteurs et nous ricanaient ouvertement au nez. Je me suis demandé pourquoi on avait gaspillé de l’essence, au prix où elle est, pour les amener là, et surtout, ce qu’on allait bien pouvoir obtenir de cette meute.

J’ai prié ce matin avec une grande intensité, et de la joie, à travers ma peine. J’avais encore, malgré le motocycliste, la lumière de ce moment d’hier, sur le chemin des Huguenots, qui m’éclairait le cœur. Je m’interroge sur la signification que peut avoir l’irruption de cet émissaire des ténèbres au milieu de cet instant de grâce. Par rapport à ma vie et à mon évolution personnelle, et par rapport à l'ensemble de notre époque, où se trouver en harmonie avec la Création et le Créateur nous vaut l'apparition immédiate de diablotins profanateurs.

Publié dans le meilleur des mondes

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