Diablotins 2

Publié le par Laurageai

y_4a417802.jpgEn regardant la collection de photos anciennes de mon ami Sérioja sur son site http://vkontakte.ru/tridepro,  j’ai trouvé ce garçon a l’accordéon, dont je suis certaine, qu’il n’a jamais tué de grenouilles à coups de pierre, ni tourmenté de chiens, ni insulté de seniors en ricanant. Ce garçon-là jouait de l’accordéon, un accordéon légué par ses ancêtres, avec toute la musique qui allait avec.  C’est également le cas de Sérioja. Il est né avec une balalaïka dans les mains. Sa digne et merveilleuse grand-mère lui a transmis l’art de s’en servir, qu’elle-même avait reçu de ses ancêtres.

Mon ami Micha, quand il était enfant, passa sous une voiture. Il resta cinq minutes en mort clinique. Mais il revint parmi les vivants. Cependant, il restait souffreteux, et sa mère, d’origine paysanne,  lui fit étudier le violon, ne voyant pas d’autre carrière que celle de musicien pour ce garçon diminué. Ce violon lui valait d’être régulièrement tabassé par les garnements de la ville, comparables, en leur décervèlement soviétique, aux regrettables petits babouins que j’ai vus chez les écolos. Pour lui donner le goût de la musique, sa mère, quand il était petit, sans doute même avant l’accident, l’emmenait dans la forêt, le posait près d’un ruisseau, et le laissait s’imprégner du bruissement de l’eau et de celui du vent, des chants d’oiseaux, de tous les sons de la nature, qui sont toujours harmonieux et comme dirigés d’une main infaillible par le Chef de l’orchestre de la vie. Voilà qui est beaucoup plus efficace que de bourrer de solfège d’enfantines cervelles sans défense.

Il suffit de regarder les photos de mon ami Sérioja pour comprendre que quelque chose de grave s’est passé avec nous tous, quelque chose qui aboutit à cette prolifération de diablotins et de diables qui nous inquiète à juste titre. D’où sortent-ils ? Comment avons-nous pu en arriver là?

  Un enfant qui, dès le ventre de sa mère, perçoit les sons de la nature, vent, chants d’oiseaux, voix paisibles, instruments de musique, ne sera pas fabriqué de la même manière qu’un enfant qui entendra la radio, la télé, les marteaux-piqueurs et les tronçonneuses d’un environnement mécanisé et technique, assortis des hurlements de gens stressés.

  Un enfant qui est entouré par une famille, à qui l’on communique des savoir-faire et une culture, à qui on raconte des histoires, qui entend chanter et qui chante, que l’on fait participer à des séances de musique et de danse, qui utilise ses mains pour fabriquer des choses, qui est associé aux activités des adultes, du jardinage à la cuisine, en passant par le soin des animaux, sera complètement différent d’un enfant livré à lui-même, à la télé, à la rue, à des nounous, à qui on achète tout, permet tout et n’apprend rien, à part évidemment, les chiffres et les lettres, pour compter ses sous, rédiger des CV  et lire des conneries dans les journaux, ce qui est plus important que n’importe quoi d’autre.

  Un enfant qui aura reçu de beaux livres et des jouets poétiques, qui font rêver et réfléchir, sera différent d’un enfant à qui on aura donné des livres vulgaires, et des jouets en plastique.

Un enfant qui aura grandi dans l’harmonie visuelle et sonore, sera différent d’un enfant élevé dans des boîtes en béton ou dans des palais clinquants d’un mauvais goût atroce.

Un enfant qui aura été habillé simplement et joliment sera différent d’un enfant déguisé dès l’âge de cinq ans en prostituée ou en bandit, ou en poupée, ou en clown, selon les critères de la mode et des marchands.

Un enfant qui portera le prénom  ancestral d’un saint ou d’un roi, n’aura pas la même personnalité qu’un enfant affublé d’un sobriquet de strip-teaseuse ou d’histrion, à consonance obligatoirement exotique.

Un enfant à qui l’on aura appris le respect de la vie, de ses ancêtres, l’amour de son prochain et le pardon des offenses sera fondamentalement différent de celui qu’on encouragera systématiquement à revendiquer un bonheur, une liberté et un épanouissement auquel le simple fait d’être né lui donne pleinement le droit de prétendre, à n’importe quel prix.

  L’âme est un organe invisible qui a besoin d’être nourri. La société où nous vivons ne fait rien en ce sens. Bien au contraire. La majorité des gens sont mutilés de cet organe encombrant vite fait bien fait, et cela dès leur plus jeune âge. Par la suite, ils veillent jalousement à ce que personne ne vienne leur rappeler l’opération par le scintillement intempestif d’une étoile dans leurs ténèbres, et se dépêchent de la faire subir à leur propre progéniture.

Comment leurs enfants seraient-ils normaux ?

De sorte que plus nous nous éloignons dans la direction que nous avons prise, à nos manières respectives, de chaque côté du rideau de fer et de l’Atlantique nord, au prix de monceaux de cadavres et de toutes sortes d’expériences sociales aberrantes, destructions des paysanneries, des traditions, des cultures, déplacements et déracinements anarchiques de populations mélangées de force, plus nous fabriquons de gnomes dans notre environnement hideux.

Et contrairement à ce qu’on nous serine, ce n’est pas l’Education Nationale à elle seule qui en détient la responsabilité ni d’ailleurs non plus la solution. Hélas, je crains d’ailleurs qu’il n’y ait déjà plus aucune solution en vue, à part de nous entretuer jusqu’à ce que les survivants, s’il y en a, ne recommencent à zéro ce que nous avons mis dix mille ans à construire et un ou deux  siècles à détruire de fond en comble.

Je dis cela pour les mécréants, naturellement. Nous autres, nous attendons le Second Avènement, et si l’humanité continue à ce rythme, il ne tardera peut-être plus guère.

Mais Dieu qu’il est triste de vieillir dans un monde qui se meurt. Peut-être, pourtant, vaut-il encore mieux y vieillir qu’y naître.

Publié dans le meilleur des mondes

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