Danse macabre

Publié le par Laurageai

Фото0421Une jeune fille vient à ma rencontre, dans le passage souterrain, son tee-shirt noir orné d’un crâne, jupe de cuir, bottes de cuir, tête rasée, maquillage livide et outrancier de vampire, maigreur anorexique. Puis c’est une élève de cinq ans qui vient m’exhiber triomphalement ses gants décorés de phalanges décharnées. Enfin c’est sur le bonnet pailleté d’une grosse nounou quinquagénaire que m’apparaît ce symbole obsédant. Il me poursuit sur le tee-shirt d’un affreux jojo de trois ans, sur son slip, sur ses chaussettes. Une bande dessinée me propose un squelette mignon, un petit squelette en sucre. Il fut un temps où cette symbolique était l’apanage des hell’s angels, des blousons noirs ou des punks, toujours la même frange de jeunes crétins brutaux, déséquilibrés ou farceurs qui aiment jouer aux osselets et valser avec la camarde, d’autant plus volontiers qu’elle leur paraît lointaine et fantasmatique. Mais les marchands se sont emparés de cette mode gothique, et les crânes ricanent à présent non seulement aux oreilles des adolescents, à leurs cous, à leurs bras, sur les accessoires, les foulards et les ceintures, mais ce qui me paraît plus inquiétant, dans les productions pour enfants ; ils s’emparent des livres, des dessins animés, des emballages de yaourts, des jouets, des vêtements des tout-petits. Je me demande ce qui se passe dans la tête de parents qui achètent à leur gamin en bas âge des slips, des chaussettes, des pulls, des cravates, des gants « ornés » de rictus cadavériques et de tibias entrecroisés. Je comprends naturellement qu’on soit prêt à faire du fric avec n’importe quoi, le sexe, le sang et la mort, ça paie et ça va bien ensemble. Mais derrière les marchands et les truands, qui tire les ficelles de toutes ces marionnettes, de ces poupées vaudous d’âges divers qui paraissent dérouler, au fil des rues et des corridors de métro, dans la lumière malsaine de la ville, sous les publicités pornographiques et cannibales géantes, à travers le tohu-bohu des bruits mécaniques et des rythmes forcément binaires, des phrases simplistes martelées sans fin par des voix lascives et machinales, une étrange et obsédante danse macabre? Qui a intérêt à nous faire prendre la passion de la mort pour la fureur de vivre ? Et qu’est-ce que la fureur de vivre, sinon la passion de la mort ? Vivre fort, vivre à tuer ou à se tuer, parce que justement, cette vie qui est la suprême valeur et semble ne jamais être assez intense, ne l’a jamais moins été qu’aujourd’hui. Que les enfants et les grands-mères se déguisent en squelettes n’est pas bon signe, convenez-en. Comme si le mauvais goût, à son stade de développement ultime, dépouillait le minois de la poupée Barbie et du lapin Pan-Pan pour afficher avec cynisme sa vraie figure. Que tout cela soit laid à faire peur ne demande aucune démonstration. Mais le plus curieux, à mes yeux, c’est que tout ce bazar sinistre, ces visions de cauchemar, ces crânes sadiques et vicelards ne correspondent pas du tout la réalité de la chose. Rien de plus tranquille qu’un tas d’ossements, ils ne sauteront plus à la gorge de qui que ce soit, ils sont aussi quiets qu’une collection de coquillages sur une étagère. Même la pourriture, si répugnante soit-elle, est un processus on ne peut plus inerte. Nous n’avons rien à craindre des morts, qui jamais ne sont vivants ni ne font semblant de l’être, même la nuit. Simplement, ce qui existe ne veut pas être réduit à rien, et dans la mythologie du criminel, incarner la mort pour les autres, avoir le pouvoir de la leur donner signifie exister plus longtemps qu’eux. De sorte qu’en se payant de cette illusion, beaucoup deviennent des morts-vivants, des morts en mouvement, avant de se changer inéluctablement en vrais cadavres. Mais de la mort telle qu’elle est, dans le Meilleur des Mondes, il ne convient pas de parler. Il faut en faire une figure de carnaval, un masque d’Halloween, un fantasme dont on se pare en s’efforçant de ne pas songer que cette tête-là, nous l’aurons tous, et que le temps perdu, le temps qui nous est compté, ne se rattrape jamais.

Publié dans le meilleur des mondes

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