Profil

Présentation

  • : Un peu de tout dans un grand verre
  • Un peu de tout dans un grand verre
  • : écrivain graphiste orthodoxe aquarelliste Divers
  • : Ce blog fourre-tout est celui d’une touche-à-tout, qui écrit, dessine et chante, et ne peut s’en empêcher, ni choisir, car elle écrit, chante et dessine comme elle respire, à l’écart de tout. Autrefois, c’est ce que faisaient la plupart des gens, nos ancêtres faisaient tous quelque chose de leurs mains, de leur voix, de leur cœur. Ils jetaient la fulgurance de leur instant dans le grand flux de la vie, et des siècles plus tard, leurs descendants captaient encore ces reflets
  • Partager ce blog
  • Retour à la page d'accueil
  • Contact

Créer un Blog

Recherche

Texte Libre

Recommander

Calendrier

Mai 2012
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31      
<< < > >>

Derniers Commentaires

Mardi 10 janvier 2012 2 10 /01 /Jan /2012 19:24

 s640x480-copie-1.jpg

Orthodoxe depuis l’âge de dix-neuf ans, je fis la connaissance du père Placide Deseille il y a plus de vingt ans, dans le premier monastère qu’il avait fondé, Saint-Antoine-le-Grand, entre Valence et Grenoble, dans la massif montagneux du Vercors.  J’étais entrée initialement dans une paroisse du Patriarcat de Moscou, mais, me trouvant fort isolée dans une région éloignée de tous centres russes, je m’étais adressée au père Placide pour savoir si mon profond désir de retourner en Russie relevait de l’exaltation, ou s’il répondait à la volonté de Dieu. Une fois en Russie, où je vécus seize ans, je fis quelques petites incursions au monastère de Solan, que le père Placide venait de fonder, et qui était plus près de la maison de ma mère, en France.  Mais je ne donnai pas suite, car j’étais parfaitement intégrée en Russie et pensais y rester toute ma vie.

Mais voici que l’état de santé de ma mère m’obligea à revenir en France et, à nouveau très isolée, je me dirigeai tout naturellement vers le monastère de Solan, à une quarantaine de kilomètres de chez moi. Dès mes premières visites, je sentis que cet endroit serait la source de lumière de ma nouvelle vie, dans un pays et un environnement terriblement déchristianisé, où l’orthodoxie minoritaire fait son chemin discret.

Le « mas » sur la villa romaine

Le monastère de Solan,  consacré à la Protection de la Mère de Dieu,  est situé dans le sud de la France, dans des régions que se disputaient catholiques et huguenots, non loin de la belle ville d’Uzès, dans le département du Gard. Le paysage alentour,  à la fois austère et lumineux, a gardé quelque chose de médiéval : des bois, des vergers, des vignes, de vieux villages perchés sur les collines.

La bâtisse du monastère, restaurée par les moniales elles-mêmes, est ce qu’on appelle, dans le midi, un mas : une grosse ferme de pierre blonde, avec de nombreuses dépendances, probablement installée sur l’emplacement d’une villa romaine qui lui aurait laissé son nom, à moins que celui-ci ne dérive du mot « soleil ». Certaines parties sont du XII° siècle, d’autres ont été construites entre le XV° et le XIX° siècle, ce qui est le cas de beaucoup de fermes du midi. Actuellement, le mas,  dont l’architecture traditionnelle a été respectée,  a une allure très monastique.  La construction d’une église est encore à l’état de projet. L’église actuelle a été ménagée dans une pièce voûtée à l’intérieur des bâtiments.  Elle est en général bondée de fidèles français, hollandais ou belges, résidant dans les environs, ou beaucoup plus loin. L’endroit est d’une sobre et lumineuse beauté : la cour, avec ses néfliers, ses fleurs méridionales et ses nombreux chats, les pièces simplement enduites de chaux teintée, les plafonds de bois à l’ancienne, les sols dallés.

Solan compte actuellement une quinzaine de sœurs de différentes nationalités. L’higoumène, mère Hypandia,  est chypriote, ainsi que sœur Lazaria. Il y a aussi une sœur brésilienne, une sœur portugaise et une sœur estonienne. Les moniales passent généralement un peu de temps avec les fidèles après la liturgie du dimanche, pendant que du café et du thé sont servis dans la pièce d’accueil, avec des gâteaux fabriqués par les paroissiennes. Ceux qui le souhaitent partagent ensuite le repas monastique, en silence.  Les sœurs fabriquent du vin, des confitures, et divers produits, elles ont une librairie avec un grand choix de livres spirituels et d’objets religieux. Le père Placide se déplace entre ses deux monastères, c’est lui qui confesse, à la demande, sur rendez-vous, il tient également régulièrement des synaxes sur des sujets spirituels divers. 

J’ai été immédiatement conquise par la sérénité et la bonté des moniales, et en particulier de leur higoumène. Leur présence, leur attention, leur rayonnement sont devenus pour moi ce que peut être un phare pour un marin breton perdu dans la brume.

 

L’orientation des métochia athonites : la greffe réussie de la tradition méditerranéenne antique sur une souche à qui elle fut autrefois naturelle.

La liturgie au monastère de Solan, comme à Saint-Antoine-le-Grand, suit le rite grec, mais les offices sont entièrement en langue française. Cependant, la traduction des textes, et l’harmonisation avec les motifs traditionnels byzantins ont été faites de façon si rigoureuse, que le résultat est parfaitement organique. Pour moi, qui avait été « élevée » dans l’Eglise russe, et habituée au slavon, ce fut au départ une expérience étrange. D’abord, j’ai été en quelque sorte dépaysée, car je me trouvais dans l’orbite grecque et non plus dans l’orbite russe, qui m’était si chère. La parfaite harmonisation de la langue française et du chant byzantin me donna d’abord l’impression que je comprenais couramment le grec. Puis je me rendis compte qu’en fait, plus simplement, je comprenais tout.  Les textes en slavon, naturellement,  je les comprenais encore moins que les Russes. Je comprenais les prières courantes, pas plus, je comprenais plus ou moins bien selon la diction du prêtre. Et là, j’étais comme un myope qui met sa première paire de lunettes et découvre le monde.

Ma deuxième impression fut de ne pas être, en fin de compte, dépaysée du tout, et même rapatriée. J’étais d’abord  au magnifique pays de l’orthodoxie, qui m’était familier,  mais j’y retrouvais la France qui m’entourait, ce paysage ascétique, lumineux et doré, son moyen-âge oublié et trahi, sa civilisation paysanne et chrétienne anéantie. La Bible est imprégnée d’images tirée du quotidien des vignerons, des éleveurs, des cultivateurs, des bergers qui peuplèrent le bassin méditerranéen et y vécurent sensiblement de la même manière pendant dix mille ans, jusqu’à ce que les diverses révolutions des deux derniers siècles vinssent proclamer la mort de Dieu et entamer l’extermination systématique ou le déracinement de ceux qui vivaient sur leur terroir et autour de leurs églises, comme leurs ancêtres, avec leur foi et leur culture locales.

Je discernai une profonde parenté non seulement spirituelle mais charnelle et cosmique entre la France méridionale, où j’avais grandi, et l’héritage grec que lui rendait le mont Athos et ses métochia.

Ce qui explique sans doute le rayonnement qu’ils ont manifestement sur les populations alentour. Car lorsque je suis allée dans des monastères de juridiction russe placés dans la France profonde, je ne les sentais pas aussi intégrés. Ils attiraient quelques Français mais surtout des Russes, des Serbes, des gens auxquels le slavon était familier et qui cherchaient un endroit où retrouver quelque chose de la mère patrie.

Il est vrai que les paroisses d’obédience russe ont attiré des Français sans l’avoir voulu, étant destinées tout d’abord aux émigrés, mais la démarche des trois moines français venus de l’Athos et qui avaient fait leur propre retour aux sources, était délibérément de rendre à la France son héritage des premiers siècles du christianisme, en rentrant dans la communion des grands patriarcats orthodoxes. 

Ayant personnellement épousé la Russie en même temps que l’orthodoxie, je n’avais pas effectué, au départ, une telle démarche. Au contraire, j’ai subi toute ma vie une russification de plus en plus profonde, ponctuée de tentatives plus ou moins prolongées de m’adapter à l’occident où je résidais, pendant lesquelles je prenais momentanément mes distances avec l’Eglise.  Encore actuellement, je prie chez moi en slavon, du moins en ce qui concerne les prières du matin et du soir. Je fais en revanche la préparation à la communion en français, autrement, je lis ces longues prières sans en comprendre la moitié. Cependant, ayant vécu en Russie pendant longtemps, j’avais déjà commencé à retrouver mes racines françaises à l’intérieur de l’orthodoxie, l’orthodoxie russe étant à mon avis beaucoup plus proche de la France ancestrale dont je suis issue que la France et le catholicisme actuels, sans parler du protestantisme.

Naissance d’une orthodoxie à la française.

Lorsque dans mon jeune âge, j’entendais parler de paroisse en langue française ou de retour des Français à leur christianisme originel, je prenais un air de commisération suspicieuse : toutes ces tentatives me semblaient pitoyables, artificielles, une caricature de l’orthodoxie russe à laquelle j’appartenais. La place des Français normaux était en Russie, leur pays d’origine ayant cessé d’être normal depuis trop longtemps, c’est pourquoi j’avais choisi de partir à Moscou. Cependant, l’orthodoxie française d’inspiration athonite fonctionne très bien.  Je n’y entends aucune fausse note. Tout y est rigoureusement orthodoxe et complètement organique. Le monastère rayonne, au point que les gens y affluent et que même le paysage alentour semble différent, apaisé, sanctifié. Quoi de plus triste que ces paysages français magnifiques complètement désertés par l’Esprit de Dieu ? Autour de Solan, l’Esprit souffle avec le vent qui passe. Comme dans la campagne russe, autour de cinq coupoles brillant à l’horizon.

A cela je vois deux ou trois raisons : d’abord le choix de la langue française, qui rend le contenu des textes immédiatement accessible au Français de souche  venu acheter du vin et entré dans l’église par curiosité. Ensuite la tradition orthodoxe irréprochable dans laquelle a été pratiquée cette acclimatation. Le recours au français n’a été accompagné d’aucune innovation douteuse, d’aucune restauration fantaisiste de traditions locales perdues depuis mille ans, de sorte qu’il prend, au cours des offices, un caractère intemporel et ne choque absolument pas. Ce n’est rien de plus qu’un code, le contenu des textes, les rites et le chant byzantin suffisant à l’enraciner dans les millénaires judéo-chrétiens antérieurs.

Enfin découlant de cette attitude, le respect de l’architecture et du style local, le recours, comme à Saint-Antoine-le-Grand, au style byzantin des églises grecques ou serbes qui se marie bien avec le paysage français et ses églises romanes.

A la lueur de Solan, j’en suis venue à me demander si  la question des offices en russe moderne ou en slavon n’était pas un faux problème, si l’important n’était pas surtout la stricte conservation, quelle que soit la langue, du contenu des textes, de la Tradition, de la cohérence liturgique. Quand après Vatican II, on a voulu, dans le catholicisme romain,  jeter le latin au profit du français, on l’a d’une part, imposé de façon autoritaire, sans aucune transition, alors qu’on aurait pu tolérer la permanence des usages précédents, et l’on a d’autre part autorisé parallèlement toutes sortes de dérives, chaque paroisse catholique se bricolant des offices de sa façon, inspirés par les sectes protestantes américaines. Je peux témoigner que lorsque des moines, ayant reçu l’esprit du monachisme athonite,  s’occupent  de naturaliser, d’acculturer Byzance, ils le font de telle manière que l’orthodoxie n’en souffre pas le moins du monde, et que les Français s’y retrouvent spontanément chez eux.

Les fidèles Français prennent l’orthodoxie très au sérieux et lisent beaucoup sur la question. Leur comportement à l’église est, par certains côtés plus retenu et par d’autres plus libre. A Solan, on prévoit beaucoup de chaises, les gens s’assoient assez souvent, les jeunes et les enfants s’assoient par terre  pour écouter les homélies du père Placide. Les gens sont correctement et discrètement habillés, mais sans impératifs vestimentaires particuliers, et personne ne fait jamais aucune remarque.

D’une façon générale, si les Français ne me semblent pas encore aussi à l’aise dans l’orthodoxie que ceux dont elle a toujours été la tradition, je dirais qu’ils ont l’avantage de ne recevoir de Russie, de Grèce ou d’ailleurs, que la fleur essentielle de la spiritualité orientale, le nec plus ultra des saintes figures et des penseurs religieux. Les icônes sont généralement iconographiques, dans la mouvance du père Grégoire et d’Ouspenski, les chants monastiques, sans trilles de rossignols énamourés.  Les iconostases débarrassées des boursouflures baroques et des surcharges dorées introduites par Catherine II, en  bois sculpté et ciré. L’esthétique française, éprise de simplicité, rejoint la sobriété des premiers siècles du christianisme sans aucun problème. C’est « la majesté du simple » chère au père Gérasime (Gascuel), que j’ai  rencontré précédemment.

L’agro-écologie et les amis de Solan

  Dès les origines de leur monastère, les sœurs  se sont tournées vers l’agroécologie, et ont fondé avec Pierre Rahbi, spécialiste de cette question, l’association des « Amis de Solan » ouvertes aux bonnes volontés de tous horizons. Dans cette perspective, elles collaborent également avec le patriarcat de Roumanie, et reçoivent des stagiaires roumains. Leur domaine recouvre 60 hectares qui retrouvent lentement l’équilibre écologique ancestral sous la protection de cette bienfaisante communauté, imprégnée par la vision cosmique du christianisme originel : l’homme roi de la création, et non dictateur stalinien ni exploiteur capitaliste sans conscience.

L’éditorial de Pierre Rahbi, dans le dernier bulletin de l’Association, donne une juste idée de l’importance de la mission du monastère et de son rayonnement :

Tant que nous n’aurons pas une vision claire de ce que nous voulons de la vie, nous ne pourrons être guidés en conscience et dans nos âmes pour construire un monde satisfaisant pour tous, un monde qui soit digne de l’intelligence divine, représentatif de ce que véritablement nous avons à faire ici bas. Notre civilisation matérialiste, qui a prôné la raison comme seul moyen de comprendre la réalité, arrive aux limites de son expression. Tout ce que nous avons mis en place sans lui donner une âme se retourne contre nous. Nous avons des aptitudes mais pas l’intelligence pour leur donner ordre et harmonie. Or, plus je vais, plus j’ose affirmer que l’on n’arrivera à rien, si l’on s’acharne comme on le fait à évacuer le sacré. L’écologie politique s’enlise dans le matérialisme : elle ne parle que d’éléments pondérables et matériels mais non pas de ce qui devrait nous exalter : la beauté qui devrait nous aider à construire un autre monde. Le résultat en est que nous vivons dans une abondance triste et angoissée.

Il nous faut chercher l’utopie (et non la chimère) qui est d’oser faire autrement. C’est ce que Solan a fait avec une rigueur légère et déterminée ; et je suis heureux que le monastère puisse en témoigner à travers le livre publié par Actes sud. Son témoignage me touche énormément car il démontre qu’un tel changement est possible. Grâce à Solan et à mon ami Pierre Peylhard, je me suis engagé en Roumanie, accueilli par le métropolite Daniel de Moldavie qui est devenu par la suite le Patriarche de Roumanie. Cinq cents monastères peuvent évoluer comme Solan, entraînant avec eux les petits paysans.

La petite paysannerie en effet doit être sauvée. C’est une folie de mettre tant d’hommes dans les villes et quelques uns seulement pour les nourrir. Dans cette folie, trois milliards d’hommes sont aujourd’hui sous-alimentés. Quand à la nourriture « abondante » de notre société, c’est une nourriture de mort. Et avec tout cela, nous sommes devenus des êtres insatiables, car la surproduction va de pair avec l’insatisfaction.

Posséder ne donne pas la joie. Or l’humanité aspire à vivre dans la paix et ne la trouvera pas dans la quête illimitée de la matière. L’attitude sacrée et profondément religieuse est celle qui prend soin de la vie.

Ayant moi-même vécu dans le « mas » de mon beau-père paysan et assisté à la ruine matérielle, morale et spirituelle qu’ont apportée les méthodes industrielles des divers technocrates français ou plus tard européens, je ne pouvais qu’adhérer à cette vision des choses.

 

Laurence Guillon

Site du monastère : www.monasteresolan.com

En annexe :

Le père Placide Deseille : un retour aux sources grecques de la foi

De l’abbaye cistercienne au mont Athos

 

Le monastère de Solan a été fondé il y a une vingtaine d’années par le père Placide Deseille, moine catholique entré dans l’orthodoxie au terme d’un long chemin spirituel qu’il raconte lui-même dans un texte publié par le site orthodoxe de langue française : http://www.pagesorthodoxes.net/foi-orthodoxe/temoignage-placide-deseille.htm, sous le titre : « Etapes d’un pèlerinage » :

Dans l’extrait ci-dessous,  on voit que son éducation religieuse a peut-être donné l’impulsion qui l’a amené à franchir ce pas :

 Mon milieu familial était néanmoins étonnamment divers. A la foi profonde de ma famille paternelle s'opposait la vieille tradition socialiste et anticléricale dont se réclamait ma mère, qui ne pouvait supporter la vue d'un calvaire au bord d'un chemin. Deux de mes tantes maternelles s'étaient mariées à des émigrés russes, les frères Constantin et Serge Cherchevsky de Chessin, si bien que l'Orthodoxie fit très tôt partie de mon horizon familial. Une autre de mes tantes avait épousé un descendant de toute une lignée de pasteurs cévenols, Félix Gal-Ladevèze, et j’ai gardé le souvenir de la croix huguenote que portaient mes jeunes cousines. Cet oncle était animé d’un esprit profondément évangélique. Je me souviens d’avoir assisté, quand j’avais 10 ou 11 ans, à des conversations où il insistait fortement sur l’amour des ennemis et le pardon des offenses, qui étaient à ses yeux le critère du véritable esprit chrétien. Certaines anecdotes qui couraient dans la famille montraient qu’il savait mettre en pratique ce qu’il professait.

Je devais avoir une douzaine d'années quand je lus dans une revue déjà ancienne, « Le mois littéraire et pittoresque », un article, illustré de photographies évocatrices, sur les monastères des Météores, en Thessalie. Cette lecture me laissa une impression profonde, et je pressentis que ces nids d’aigle spirituels étaient comme les symboles d’une tradition encore plus vénérable, encore plus authentique que celle des grandes abbayes bénédictines contemporaines dont me parlait ma grand-mère.

Le père Placide, né en 1926, devient moine cistercien en 1942, à l’abbaye de Bellefontaine. Il occupera diverses fonctions dans ce monastère, où il vivra 24 ans, et dont il sera un moment prieur. Déjà en quête des sources patristiques de la foi, il est à l’origine, en 1959, de la série « Textes monastiques d’occident », dont il obtient des directeurs des « Sources chrétiennes » l’intégration dans cette prestigieuse collection, et il fonde, en 1958, la collection « Spiritualité orientale », dont l’abbaye de Bellefontaine assurera  l’édition jusqu’à notre époque.

En 1966, avec l’autorisation de ses supérieurs, il fonde, dans la forêt d’Aubazine, en Corrèze, avec un autre moine de Bellefontaine,  un petit monastère simple et pauvre dont l’observance et la pratique liturgiques sont proches à la fois du monachisme occidental originel et du monachisme orthodoxe contemporain. Im espérait encore à l’époque, que l’Eglise catholique romaine ferait un pèlerinage aux sources analogue à la faveur du concile Vatican II. Il écrit à ce propos :

C’est dans ces dispositions que j’accueillis, avec beaucoup de joie, l’annonce du Concile Vatican II. Mais, peu à peu, je sentis toute l’ambiguïté des courants d’idées qui se développaient à la faveur des débats conciliaires, et dont les répercussions se faisaient sentir jusque dans notre monastère.

L’Abbé Général des Cisterciens, Dom Gabriel Sortais, qui était peut-être plus sensible encore aux atteintes portées à l’autorité dans l’Eglise qu’aux entorses faites à la Tradition, à son retour de la première session du Concile, dit aux moines de Bellefontaine, parmi lesquels je me trouvais : « La manière dont les travaux du Concile sont menés m’inquiète beaucoup. Si les choses continuent à aller dans ce sens, l’Eglise connaîtra après le Concile l’une des crises les plus graves de son histoire. »

L’espoir d’une revivification des structures et des institutions de l’Eglise romaine par un retour à l’esprit et à la doctrine des Pères s’estompait. Avec le Concile, c’était un processus inverse qui, sur bien des points, se dessinait. Le Concile lui-même, d’ailleurs, n’en était que très indirectement responsable. Il agissait plutôt à la manière d’un révélateur. Jusque-là, une assez grande part des institutions anciennes, et surtout la liturgie traditionnelle de l’Occident, avaient pu subsister malgré diverses altérations, parce que le catholicisme, régi par un pouvoir central fort et universellement respecté, les avait maintenues par voie d’autorité. Mais, dans une très large mesure, les fidèles, et plus encore les clercs, en avaient perdu le sens profond. Avec le Concile, la pression de l’autorité s’affaiblit ; il était logique que ce dont le sens était perdu finisse par s’effondrer, et que l’on soit amené à reconstruire sur de nouvelles bases, conformes à ce qu’était devenu depuis plusieurs siècles, ou devenait maintenant, l’esprit du Catholicisme romain.

Après avoir prié, réfléchi, s’être informés pendant une dizaine d’années à la faveur de la fondation d’Aubazine, le père Placide, et les moines qui l’entourent, décident en 1976 de devenir othodoxes. Ils font un séjour prolongé au monastère de simonos Petra, au mont Athos, et, le 19 juin 1977, ils y sont reçus dans l’Eglise orthodoxe.

De retour en France, durant l’été 1978, ils fondent les deux métochia athonites de Saint Antoine le Grand, en Dauphiné, et de la Transfiguration, à quelques dizaines de kilomètres d’Aubazine, qu’ils étaient contraints de quitter. Le père Placide assure chaque mois (et il le fera pendant vingt ans) un week-end spirituel au Moulin de Senlis, au Centre spirituel de Montgeron, dans la région parisienne. Quelques années plus tard, il enseignera la Patristique à l’Institut de Théologie Saint-Serge, à Paris. Il est l’auteur de divers ouvrages sur le monachisme orthodoxe et la vie spirituelle.

Les métochia athonites du sud de la France

Deux métochia furent ainsi fondés en France à l’instigation du Père higoumène de Simonos Petra, et avec la bénédiction du Métropolite Mélétios, Métropolite de l’Eglise grecque à Paris.

Le monastère de la Transfiguration, créé dans le Quercy par le père Elie, qui en devint le père spirituel, fut dès l’origine un monastère féminin. Il fut ensuite transféré en Dordogne.

Le monastère Saint antoine le Grand, situé dans une vallée encore sauvage du Vercors, entre Valence et Grenoble, ne disposait que de bâtiments vétustes et exigus, où une petit chapelle avait été aménagée. L’arrivée de nouveaux moines et l’installation de familles orthodoxes dans le voisinage nécessita la construction d’une église. Le projet en fut conçu l’année qui précéda la commémoration du baptême de la Russie, et il fut décidé qu’elle serait placée sous le patronage de saint Silouane, récemment canonisé et trait d’union entre le mont Athos, la Russie et l’Occident orthodoxe. L’Eglise fut érigée grâce aux dons des fidèles et des amis du monastère. Certains catholiques, y compris des ecclésiastiques, tinrent à y participer, pour marquer leur sympathie envers l’Eglise orthodoxe (alors que d’autres se montraient plutôt hostiles !). Un moine du monastère traça les plans de l’Eglise et dirigea tous les travaux, les murs et la toiture furent construits par un entrepreneur du village voisin, et tout le reste fut réalisé par les moines eux-mêmes.

Deux ans après son achèvement, les frontières de la Russie s’étant ouvertes, le peintre d’icônes Iaroslav Dobrynine visita le monastère et proposa, enthousiasmé par l’architecture de l’église, d’en réaliser bénévolement les fresques, pour apporter une contribution russe au développement de l’orthodoxie en France. Grâce à la bienveillance de l’archevêque catholique d’Aix-en-Provence, le monastère reçut une relique de saint Antoine le Grand, et l’archimandrite Sophrony lui fit cadeau d’une relique de saint Silouane.

L’arrivée à Saint-Antoine-le-Grand de femmes désireuses de devenir moniales nécessita l’établissement d’un monastère féminin à quelques kilomètres de là. Il fut consacré à la Protection de la Mère de Dieu. Devenu rapidement trop exiguë il fut suivi d’un déménagement, en 1991, dans le Gard, près d’Uzès, au mas de Solan. Les sœurs disposèrent alors d’un vaste domaine agricole. Confrontées aux réalités du monde rural, les sœurs, aidées de conseillers compétents, s’orientèrent vers l’agroécologie, qui leur semblait plus en rapport avec la conception orthodoxe de la place de l’homme au sein de la création. Elles répondaient ainsi aux appels des deux patriarches œcuméniques Dimitrios et Bartholomaios qui, évoquant les incidences éthiques et spirituelles du problème écologique, encourageaient à collaborer sur ce terrain les gens de bonne volonté, indépendamment de leurs convictions religieuses. C’est ainsi que fut créée l’association « les Amis de Solan », présidée par Pierre Rahbi, algérien francisé et spécialiste des questions agroécologiques.

Enfin, dernière « métastase » athonite, le premier compagnon du père Placide, le père Séraphin, fonda dans l’île de Porquerolles, au large de la côte varoise, un skite dans ce paysage méditerranéen qui lui rappelait l’Athos, au Fort de la Repentance, dont en dépit de son grand âge et avec l’accord du directeur du Parc National de cette île préservée, il entreprit la restauration. Le skite fut consacré à sainte Marie du Désert (sainte Marie l’Egyptienne). Il y vit seul, dans la prière et le silence, à quelques encablures de la côte, où se déroulent les bacchanales estivales des touristes venus de France et d’Europe.

Voici ce qu’écrit au sujet de ses métochia le père Placide lui-même :

Les métochia français du Mont Athos ont adopté la manière de vivre et la tradition spirituelle de Simonos Petra. La vie y est cénobitique, c'est-à-dire entièrement communautaire. L'office divin y est célébré selon le typicon du Mont Athos, mais en langue française, avec les mélodies byzantines traditionnelles, dont l’adaptation a demandé un gigantesque travail, commencé à Aubazine par le Père Séraphin, et poursuivi à Saint-Antoine et à Solan avec le concours d’une très remarquable musicienne, Andréa Atlanti, qui a consacré son talent à cette tâche qui est encore loin d’être achevée. Une grande importance est donnée aussi à la prière personnelle en cellule, selon un « canon » que chaque moine ou chaque moniale reçoit de son Père spirituel, et à l’entretien intérieur aussi continuel que possible avec Dieu.

La situation de nos métochia français est cependant assez différente de celle des grands monastères du Mont Athos, du fait même de leur présence dans un pays où l'Orthodoxie est très minoritaire et d’implantation relativement récente. Certes, ces monastères existent, avant tout, pour que des hommes ou des femmes, Orthodoxes de souche ou convertis, puissent y consacrer entièrement leur vie à Dieu. Mais ils ont aussi un rôle à jouer vis-à-vis des laïcs orthodoxes, et même des non-orthodoxes au milieu desquels ils sont établis.

La France est un pays largement déchristianisé, mais où l'Eglise catholique reste cependant très majoritaire. Les Orthodoxes n'y représentent qu'un pourcentage très faible de la population. La situation de l'Orthodoxie y est rendue plus difficile encore par le fait qu'elle s'y est implantée à la faveur de diverses émigrations, principalement russe et grecque.

Notre position de moines de l'Athos en France a l'avantage de nous placer en dehors des antagonismes juridictionnels. L'Athos a depuis des siècles une vocation inter-orthodoxe. Des moines de nationalités très diverses s'y côtoient, dans le sentiment d'une commune appartenance au « Jardin de la Mère de Dieu. » Nous aimerions que notre présence en France soit ainsi un facteur d'union et de convergence spirituelle entre Orthodoxes d'origines diverses.

Un vieux moine de la Sainte Montagne, maintenant décédé, le Père Gélasios de Simonos Petra, nous avait dit un jour : « Vous n'êtes pas des catholiques romains convertis à l'Orthodoxie grecque. Vous êtes des chrétiens d'Occident, des membres de l'Eglise de Rome, qui rentrez en communion avec l'Eglise universelle. C'est beaucoup plus grand et beaucoup plus important. » Et, tandis qu'il disait cela, de grosses larmes coulaient sur ses joues...

Certes, nous nous sommes bien « convertis », en ce sens que nous sommes passés de l'Eglise romaine – envers laquelle nous gardons une immense gratitude pour tout ce que nous avons reçu au sein de nos familles et de ce peuple chrétien qui nous a si longtemps portés – à l'Eglise orthodoxe. Mais cette Eglise orthodoxe n'est pas simplement une Eglise « orientale », une expression orientale de la foi chrétienne : elle est l'Eglise du Christ. L'essentiel de sa tradition fut la tradition commune de tous les chrétiens pendant les premiers siècles, et en entrant en communion avec elle, nous ne faisions que revenir à cette source. Nous n'avons pas « changé d'Eglise » : nous n'avons rien voulu d'autre qu'entrer dans la plénitude originelle de l'unique Eglise du Christ. Nous nous sentons pleinement du nombre de ces chrétiens d'Occident qui « en demandant à être reçus dans l'Eglise orthodoxe n'ont cependant pas renié ce qui, en Occident, et plus particulièrement en leur patrie, avant et depuis les séparations et le schisme, porte la marque de l'Esprit de Dieu qui souffle où il veut[22]  . »

Moines orthodoxes appelés à vivre en terre de France de la tradition de la Sainte Montagne, nous savons que la mission du moine « n'est pas de faire quelque chose par ses possibilités, mais de porter par sa vie le témoignage que la mort a été vaincue. Et cela, il ne le fait qu'en s'enterrant lui-même comme un grain dans la terre[23]  . »

Et surtout, « nous savons que nous n'avons pas ici-bas de cité permanente, mais nous cherchons celle qui est à venir » (Hébr., 13, 14).

Une première version de ce texte est parue
dans Le Messager orthodoxe, N° 95, 1984.
Par la suite l’archimandrite Placide a révisé
et augmenté le texte original et c’est cette version
qui est parue sur le site orthodoxe dont j’ai donné les références au début de l’article.

Le père Placide Deseille 001

Le père Placide Deseille

Le monastère de Solan et l’agroécologie.

 

Les importantes éditions Actes Sud viennent de publier un ouvrage consacré au monastère de Solan par Thierry Delahaye : le monastère de Solan, une aventure agroécologique.

monastère de Solan 001 

Présentation de l'éditeur: " Face aux dérives écologiques qui pèsent sur nos écosystèmes, la religion orthodoxe se distingue par ses recommandations ouvertes invitant à respecter et à prendre soin de la planète. C’est qu’il n’existe pas de dichotomie entre la matière et l’esprit dans cette religion, la préservation de la création et la quête mystique participant du même souffle. En 1992, lorsque les sœurs du monastère de Solan décident de changer les modes de culture du domaine dans lequel elles vivent, elles recherchent tout naturellement la cohérence entre les valeurs spirituelles qui les occupent et des pratiques soucieuses de l’environnement. Elles tentent alors de relever ce défi : transformer un ancien domaine agricole cultivé en agriculture conventionnelle et intensive en une expérience exigeante d’agriculture agroécologique. La rencontre avec Pierre Rabhi (1) semble déterminante dans ce processus : pionnier de l’agriculture biologique, ses préoccupations sont proches de celles de la communauté. La convergence entre son approche et les désirs et croyances des sœurs a permis à la communauté de se lancer dans une aventure agricole et spirituelle. Vingt ans plus tard, le domaine – dont la biodiversité a été renforcée et les équilibres des écosystèmes en partie restaurés – propose désormais une alternance de parcelles cultivées et de zones sauvages, de vignes et de forêts, de jardins potagers et de vergers.

 

L’association « les Amis de Solan » 

 

 L’orientation écologique donnée d’emblée par les sœurs à leur monastère rencontra, en effet,  les préoccupations de Pierre Rahbi, fondateur, en 1995, de l’Association les Amis de Solan dont il est le président et qu’il présente de cette manière :

 

 

 

J'ai proposé aux Sœurs de valoriser leurs terres dans un respect de l'environnement, de faire de Solan une sorte d'écosite expérimental d'intérêt général. L'impact est désormais visible : des monastères orthodoxes roumains m'ont dernièrement demandé conseils pour suivre la même démarche. Solan va devenir un exemple d'agro-écologie.
Je ne suis d'aucune religion, mais il faut reconnaître que c'est dans le monde orthodoxe que l'engagement écologique est le plus affirmé. Le respect de la création, comme devoir de l'Homme envers Dieu, est proclamé par le patriarche lui-même.
L'écologie ne peut pas être un paramètre parmi d'autres. C'est le fondement même de la vie et la vie transcende tout. Si la biosphère est détruite, quelle vie pourrait-on encore y entretenir ? C'est pourquoi il existe une urgence écologique
."  

Cette association est ouverte à tous, croyants et non croyants. Elle est destinée à favoriser le partage et la transmission des connaissances et des savoir-faire, mais aussi à soutenir le projet de gestion patrimoniale du monastère et les valeurs qu’il représente. L’association est destinée à faire la démonstration qu’une autre façon de pratiquer l’agriculture, dans la prévoyance et le  respect de la biodiversité, peut être avantageusement mise en œuvre. L’association permet de fédérer dans ce projet novateur des gens d’horizons très divers et favorise une approche nouvelle de la relation entre l’homme et la nature.

L’association organise  chaque année une journée de prières et d’échanges consacrée à la Sauvegarde de la Création, selon le vœu du Patriarche de Constantinople.

001

La mère Hypandia, avec un cicaète Jean-le-Blanc blessé receuilli par les moniales.

 

Pierre Rahbi

 

 

 

   

 

Blog de Pierre Rahbi : http://www.mouvement-th.org/

 

 

Agriculteur, écrivain et penseur français d'origine algérienne, Pierre Rabhi est un des pionniers de l'agriculture biologique et l’inventeur du concept "Oasis en tous lieux". Il défend un mode de société plus respectueux des hommes et de la terre et soutient le développement de pratiques agricoles accessibles à tous et notamment aux plus démunis, tout en préservant les patrimoines nourriciers. Depuis 1981, il transmet son savoir-faire dans les pays arides d'Afrique, en France et en Europe, cherchant à redonner leur autonomie alimentaire aux populations. Il est aujourd'hui reconnu expert international pour la sécurité alimentaire et a participé à l’élaboration de la Convention des Nations Unies pour la lutte contre la désertification. Il est l’initiateur du Mouvement pour la Terre et l’Humanisme. Il est l'auteur de nombreux ouvrages dont Paroles de Terre, du Sahara aux Cévennes, Conscience et Environnement ou Graines de Possibles, co-signé avec Nicolas Hulot.

001-copie-1

 

Auteur, philosophe et conférencier, il appelle à l"insurrection des consciences" pour fédérer ce que l'humanité a de meilleur et cesser de faire de notre planète-paradis un enfer de souffrances et de destructions. Devant l'échec de la condition générale de l'humanité et les dommages considérables infligés à la Nature, il nous invite à sortir du mythe de la croissance indéfinie, à réaliser l'importance vitale de notre terre nourricière et à inaugurer une nouvelle éthique de vie vers une « sobriété heureuse ».

 

Son dernier ouvrage Graines de Possibles est co-signé avec Nicolas Hulot[1].

 

"De ses propres mains, Pierre Rabhi a transmis la Vie au sable du désert... Cet homme très simplement saint, d'un esprit net et clair, dont la beauté poétique du langage révèle une ardente passion, a fécondé des terres poussiéreuses avec sa sueur, par un travail qui rétablit la chaîne de vie que nous interrompons continuellement". Yehudi Menuhin

 



[1]Journaliste, explorateur, très impliqué dans le mouvement écologiste

 

 

 

Par Laurageai - Publié dans : Orthodoxie
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 1 novembre 2011 2 01 /11 /Nov /2011 20:38

On dit que le bon sauvage est un mythe, mais voilà qu'un  matin, j’ai regardé une émission sur des Indiens d’Amazonie  étudiés  par Lévi-Strauss, et je ne sais pas si le sauvage est vraiment bon, mais en tous cas, il est meilleur que nous. Chez ces Indiens, les couples sont unis, les enfants tendrement aimés, les rapports entre les gens naturels et confiants, et personne ne maltraite les bêtes. Pas de prostitution, pas d'exploitation, ces gens-là ne tuent que pour se nourrir et se défendre. On voyait les petits nager et jouer dans la rivière avec un tapir, et lui faire des caresses qu’il semblait beaucoup apprécier, car il prenait, à leur grande joie, un air ravi, touchant et comique. Une paisible jeune femme portait un petit singe sur sa tête, comme une étrange coiffure. Les enfants ne connaissent pas de contraintes, mais sont intégrés peu à peu dans les activités de la tribu. Des questions me venaient à l’esprit : pourquoi sommes-nous devenus d’une si invraisemblable méchanceté ? Pourquoi certains enfants, dans nos civilisations, prennent-ils plaisir à supplicier des chatons ou des chiots, ce qui ne viendrait visiblement pas à l’idée de ces petits sauvages ? Pourquoi notre vie familiale est-elle généralement un enfer ? Notre vie professionnelle un esclavage, une suite d'humiliations et de corvées ? Notre vie tout court un sinistre gaspillage de temps, cette course haletante dans le gris labyrinthe d'un quotidien aussi plat que désespérant ? Que faisons-nous subir aux gosses, quand nous les obligeons à passer des heures à l’école ? Je pensais aux exigences de plus en plus absurdes et implacables de l’institution et de la société à leur égard. A ces gamins de six ans qu’on me collait en soutien, et qui, plutôt que d’être « soutenus », auraient eu besoin d’être un peu décontractés, de ne plus être soumis à des crétins d’adultes attachés à leur infliger sans faiblir les mutilations qu’ils avaient subies eux-mêmes et qui les avaient rendus si lamentables. A ces « pédagogues » qui ne les font jamais marner assez et considèrent que chaque minute de leur temps doit être efficacement gérée et organisée par leur enseignant, de plus en plus ligoté et fliqué de toutes parts, sommé lui-même de justifier toutes ses « démarches » de manière irréprochablement scientifique. Et tout cela pourquoi ? Pour fabriquer de bons petits mécanismes, aptes à fonctionner sans la moindre défaillance dans leur grande Machine ? Leur grande Machine à produire des zombies et à déverser du pognon dans les poches sans fond d’une oligarchie internationale sans conscience ? Je pensais à ce que j’ai ressenti moi-même toute ma vie, cette tristesse de la bête en cage qui ne comprend pas contre quoi elle bute, ni pourquoi le ciel, l’eau et la terre ont disparu de son existence. De l’air, de l’air… Les cahiers au feu, la maîtresse au milieu. Tout cela n’a rien à voir avec la vie, c’est peut être cela qui nous rend enragés, qui nous rend fous furieux. Notre existence n’a plus aucun sens, ni aucune saveur, ni aucune perspective, ni aucune grandeur ni surtout aucune poésie. La poésie, dès l’école, se limite au « printemps des poètes », une semaine par année scolaire, où l’on est censé faire rimailler les gosses et leur faire réciter des vers de mirliton « adaptés à leur âge ». Il faut être conseiller pédagogique ou inspecteur d’académie ou bien encore ministre, pour penser que la poésie se pratique de cette manière. Les poètes et les enfants savent bien, eux, que dans la dimension normale qui est la leur, elle imprègne chacun de leurs moments et toutes leurs activités, elle est la respiration du monde, sa sève et son sang, son rythme secret dont tout découle. Il me semble que lorsqu'on respire du même souffle que le monde réel, le monde dans sa totalité originelle, on ne peut plus se conduire comme  une brute. Mais l'on ne peut plus davantage fonctionner comme un rouage dans une montre suisse. Qui le peut vraiment, d'ailleurs? Pourquoi les cigarettes, l'alcool et les anxyolitiques dont veulent priver les gens ceux qui les réduisent et se réduisent à en faire usage? J'ai travaillé bourrée de médicaments pendant vingt ans et j'avais du mal à trouver le chemin du ciel. La Bible a été écrite par des bergers qui passaient beaucoup de temps à regarder les étoiles et les nuages. Laissez les cancres regarder par la fenêtre. Ils y trouveront le lait de leur âme, dont tout le reste les prive: là, dans ce quadrilatère d'azur qu'on ne peut mesurer avec une règle, dans ce gouffre où passent les oiseaux et les astres, où le temps s'arrête.

Par Laurageai - Publié dans : le meilleur des mondes
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Jeudi 27 octobre 2011 4 27 /10 /Oct /2011 15:57
Les gens doués d'une véritable vie spirituelle ne font pas violence à la nature. Ils respectent tout ce qui vit, et les êtres vivants, hormis certains de leurs semblables, le sentent, les respectent et les aiment. Ainsi de ce moine qui fraternise avec un loup. "Frère Loup" disait saint François d'Assise. "Nos frères cadets les animaux", disait le poète Essénine. Saint Silouane plaignait une mouche écrasée. Il regardait d'un oeil sévère et consterné son disciple faucher sans utilité, machinalement, d'un coup de baguette, les orties du bord du chemin. Celui qui se complaît dans la violence et le meurtre et traite les autres formes de vie avec négligence et cruauté est loin de Dieu, quelle que soit la religion qu'il affecte d'avoir. Car si tous les êtres vivants sont soumis à la loi naturelle, le jour où l'amour et la compassion, la reconnaissance et le respect la leur font dépasser, ils trouvent dans cette trève un grand bonheur, peut-être leur raison d'être, peut-être le rachat de la souffrance abyssale qui coexiste, en notre monde, avec son indescriptible, mystérieuse beauté. J'aime à croire que le loup et le moine se retrouveront ensemble par delà les étoiles, et avec ce loup, l'ensemble des loups, tous ceux qui ont eu, au cours des siècles, la vie si rude. Nobles loups, nobles tribus de chasseurs que nous avons calomniés et persécutés et qui ne tuaient, eux, que pour survivre. A ceux qui reprochent à la religion d'avoir favorisé chez l'homme occidental le sentiment qu'il pouvait tout se permettre à l'égard de la nature, je dirai qu'il y trouva peut-être un alibi en en déformant le message, ce qui est un procédé courant chez les méchants et les rapaces, de quelque civilisation qu'ils soient. Car celui qui prie n'offense personne, ni le loup, ni l'agneau, ni l'ortie sauvage. Tout au plus prélève-t-il des proies pour les manger. Et lors des carêmes, il s'abstient de viande, il s'efforce, pendant ces périodes consacrées au recueillement et au repentir, d'échapper quelques temps à la loi de l'entredévoration générale à laquelle nous sommes tous soumis. 
Par Laurageai - Publié dans : nos frères cadets - Communauté : SAUVONS LES LEVRIERS D'ESPAGNE (GALGO/GALGA) ET AUTRES RACES
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Samedi 8 octobre 2011 6 08 /10 /Oct /2011 15:01

 

 

Dans ce bel extrait, Giono donne une excellente illustration de ce qu’est vraiment le folklore, la musique traditionnelle, dialogue entre les deux hommes et la petite musicienne, mais aussi dialogue avec tout l’environnement, avec le fleuve, le vent, les sons ambiants qui, les uns sans les autres, ne pourraient créer ce moment miraculeux de la danse d’Antonio ; ce moment est lui-même le résultat de toute la vie d’Antonio, de son osmose avec les eaux de la rivière, avec les montagnes d’où elles proviennent, avec les ancêtres qui vivent en lui, et la projection de son amour pour l’aveugle Clara,  tendu vers elle dans la solitude d’un printemps exacerbé. Imagine-t-on Antonio, déguisé en clown à la mode, mourir d’ennui au café du coin en rêvant des discothèques de la capitale ? Où sont passés les descendants d’Antonio et de Clara ? Qu’en a fait le grand raz-de-marée de vulgarité consumériste internationale à tonalité américanisante ? Dans quel abîme de stupidité hagarde s’est-elle abîmée, la France de Giono ?

 

La petite fille était revenue s’asseoir sur sa chaise. Elle tenait sur ses genoux et dans ses bras une grosse guitare d’homme. Elle la dorlotait avec sa main comme une grande sœur. Elle frottait les notes basses toujours dans la même cadence et le bruit du fleuve, le bruit des femmes courant dans la rue, le hennissement des chevaux libres et du vent chantaient tout autour.

Peu à peu maintenant tout prenait corps et musique, la nuit était descendue. Des enfants couraient dans la ville en secouant des torches de lavande sèche.  Une phosphorescence blême huilait les bonds du fleuve et ses détours gras éclairaient au loin la plaine comme des lunes. Tout le ciel tiède battait contre la fenêtre. On entendait vivre la terre des collines débarrassées de gel, et loin, là haut, dans la montagne, les avalanches tonnaient en écartant le brouillard, éclaboussant la nuit de gros éclairs ronds comme des roues.

Matelot regardait droit devant lui. Il battait la mesure en frappant sur la table avec sa main plate.

- Qu’est-ce que tu joues ? demanda Antonio.

- Des tristes, dit-elle.

- Qu’est-ce que c’est, ça ?

- C’est rien, dit-elle, je l’invente.

- Fais-moi danser, dit Antonio.

- Viens.

Il se dressa. D’un coup de pied il se débarrassa de sa chaise. Il était furieux de cœur et lourd de boire. Il fit deux pas en étendant le balancier de ses bras.

- Hari ! cria Matelot.

Et il se mit à battre la table à pleines mains.

- Vas-y, bon cœur.

Antonio eut un petit sourire gris.

- Oh le cœur y est, dit-il, oh ! oui.

Il écarta ses bras en croix. Il avança son pied droit, puis son pied gauche. Il s’agenouillait doucement sur l’air à chaque pas, il penchait la tête en avant. Il offrait ses bras ouverts. Ses gros souliers criaient. Pas à pas, dans les touka-touk de la guitare et les sombres contrecoups frappés sur la table, il s’avança près de la petite fille. Il resta là à trépigner presque sans gestes : petits plis du genou, secs dans la cadence, frémissement des bras, les mains à peine, une douce ondulation du long corps brûlant, comme une épave d’arbre qui a touché le centre du remous.

On n’y voyait presque plus. La petite fille jouait, penchée sur sa guitare, toute secouée par sa musique. On ne voyait que ses longs cheveux brillants et sa main blanche qui dansait en face de l’homme sur les cordes sombres.

Matelot ouvrit la fenêtre. Le grondement du fleuve souffla en plein avec des embruns et du vent tiède.

Antonio tourna trois fois sur lui-même puis il se laissa emporter à travers la salle dans l’orbe du tourbillon. Les clous de ses souliers grinçaient sur les dalles comme l’alouette du matin.

En bas dans le fleuve, de grands arbres passaient bras écartés. Le feu des torches de lavande embrasait la rue. La petite fille releva la tête. Antonio tournait. Elle le regarda avec un large sourire et, nerveusement, elle appuya des coups plus forts sur les cordes. Lui, chaque fois, plait brusquement les genoux, jetait les bras en l’air comme un homme qui s’enfonce dans l’eau, puis il se redressait sur l’aisance de ses bras étendus, il ondulait, penchant la tête comme pour se lancer dans un nouveau trou de la musique ; l’énervement de la guitare arrivait et il sombrait à genoux, les bras en l’air, avec un grand soupir de toute sa force.

Il riait lui aussi d’un rire qui ne s’adressait à personne. Il dansait. Il courbait le dos et relevait ses bras au dessus de sa tête. Il courbait les mains comme des feuilles fatiguées. De ce temps ses pieds battaient les dalles de pierre. Il reprenait la cadence en relevant son corps d’une souple ondulation de longe de fouet et alors il rejetait sa tête comme un pompon de laine. Et ainsi, pliant toujours ses jambes, comme s’il foulait dans la cuve.

 Jean Giono: le Chant du Monde

 

 

Par Laurageai - Publié dans : les chants perdus
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mercredi 28 septembre 2011 3 28 /09 /Sep /2011 21:41

Il y a quelques temps, j’avais évoqué Esperanza, lévrier espagnol retrouvé dans un invraisemblable état de maigreur au fond d’un sac poubelle et lentement remis sur pattes par de charitables amis des bêtes. Les galgos, superbes chiens au caractère noble et doux, sont les souffre-douleurs de brutes ibériques qui leur font subir d’atroces sévices, si elles estiment que leur chien les a « déshonorées » aux courses ou à la chasse.

Dernièrement, des garnements, en France, ont trouvé distrayant de brûler vive une petit chatte nommée Hope, qui n’a pas survécu.

D’autres petits monstres ont abominablement torturé un chaton recueilli ensuite par la personne qui l’avait délivré. La pauvre petite bête, restée confiante et très douce, se remet de ses terribles blessures, mais restera borgne, car ces charmants enfants lui ont arraché un œil.

Dans les Dom Tom, les animaux sont affreusement maltraités et  servent d’appâts pour la chasse aux requins. Les dents de la mer, pour eux, ce n’est pas du cinéma. Ne me servez jamais de viande de requin, je vous la vomirai immédiatement sur la table…

La chienne Xena a vécu douze ans, toute sa pauvre vie de chienne, toute sa pauvre chienne de vie, enfermée sur le balcon de ses maîtres. Seule, exposée aux intempéries l’hiver, à la chaleur l’été. Et ces gens pouvaient ainsi vivre confortablement dans leur appartement, avec cette malheureuse créature en permanence derrière leur fenêtre, sans que cela trouble leur conscience. Ce qui comptait plus que tout, sans doute, c’était la propreté de leur carrelage. Difficile de croire, en voyant la bouille de Xena, qu'un chien puisse avoir cette expression de douceur désespérée et que des êtres humains aient pu y rester douze ans parfaitement insensibles.

On me dira que je réagis au malheur des bêtes mais pas à celui des humains. Si, cela me tourmente pareillement.  J’ai été révoltée par le sort d’Ilan Halimi, jeune juif séquestré et torturé à mort pendant trois semaines, et je ne doute pas que le gang des barbares se soit fait la main sur les chats et les chiens, avant de passer aux choses sérieuses.

J’ai été horrifiée par l’histoire de cette adolescente, enlevée et séquestrée, violée pendant des jours par toute une troupe de dégénérés à qui le tribunal a trouvé plein d’excuses et qui n’ont été l’objet que de peines légères dont ils ne feront pas la moitié. Je suis persuadée, là encore, que ses tortionnaires ont maltraité tous les animaux qui passaient à leur portée.

J’essaie d’éviter les détails, pour ne pas me perturber inutilement, ni perturber les gens qui pourront me lire, mais peut-on s’imaginer des gosses qui, lorsqu’un chaton leur tombe sous la main, lui font subir des choses pareilles ? Que faire d’enfants de cette sorte ? Peut-on même les considérer comme des enfants ?

Leur état de mineurs leur garantissant l’impunité jusqu’au jour où ils violeront leur voisine en réunion (ce pourquoi ils ne seront du reste guère punis, de toute manière), je ne verrais qu’une seule rééducation possible, ce serait de leur faire croire jusqu’au dernier moment qu’on leur fera subir exactement les mêmes sévices que ceux infligés au chat. Jusqu’à ce qu’ils se roulent par terre et se pissent dessus. Peut-être alors que la trouille les empêcherait de nuire. Mais pas sûr.

Ce genre d’histoires me poursuit pendant des jours. Je me sens sale. Mon âme est pleine d’angoisse et de colère. De honte. D’horreur. Ces affreuses créatures, dont on ne sait dans quel chaudron on a pu les cuire, au travers des souffrances de leurs innocentes victimes, répandent sur moi un acide qui me ronge des jours durant.

A l’église, la veille de l’Exaltation de la Sainte Croix, le film d’horreur continuait à se dérouler dans ma tête. Les chats, les chiens, l’adolescente. Ces criminels qui rôdent parmi nous, capables de n’importe quelle atrocité. Demain, si la situation le leur permet, ils s’en donneront à cœur joie. J’essayais de me concentrer sur les prières. Et j’y parvenais un moment, puis le démon me ramenait ces images de chaton éborgné et d’adolescente violée, de petits monstres ricanants, ignobles. Des enfants… D’où sortent des enfants pareils ? Je pensais au Christ : « Laissez venir à moi les petits enfants… » Les petits enfants d’accord, mais ceux-là ? Ceux-là ? De quel nom les appeler ? « Mon Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. » Mais si, ils le savent.  Quand on torture un être sensible pendant des heures, on a tout le temps d’apprécier l’effet que cela produit.  A leur âge, si j’avais seulement lu les détails d’une scène de ce genre, j’en aurais perdu le sommeil pendant des mois. La voir en réalité m’aurait fait perdre la raison.  Et si en état d’affect, j’avais pu tirer sur ces bourreaux, un coup de fusil, je n’aurais pu leur faire réellement subir ce qu’ils font aux autres avec délices.  Voir en eux le visage du Christ, leur pardonner, non. Pas possible. Au dessus de mes forces. Il est vrai que d'après un vieux prêtre russe, aimer ses ennemis signifie s'abstenir de rendre le mal pour le mal, mais pas forcément leur sauter au cou...

Quand je pense à l’abîme effrayant de toutes ces souffrances anonymes, je suis prise de vertige. On nous dit que lorsque nous mourons, toutes ces souffrances seront lavées, heureux ceux qui pleurent car ils seront consolés. Mais les animaux que nous traitons de façon si abominable ? Le chiot impitoyablement entravé seul dans une cour au bout d’un mètre de chaîne ? Les ânes battus, les poussins broyés, les chats torturés, les animaux sauvages traqués, piégés, exterminés, les animaux domestiques parqués toute leur vie dans les élevages industriels, poussés dans les abattoirs vers une mort ignominieuse, quel sens donner à leur épouvante, à  leur douleur, si toute leur vie se résume à un atroce cauchemar entre le moment où ils sortent du néant et celui où ils y retournent ?

 

Par Laurageai - Publié dans : nos frères cadets - Communauté : SAUVONS LES LEVRIERS D'ESPAGNE (GALGO/GALGA) ET AUTRES RACES
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés